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La prostitution est-elle soluble dans le P.I.B.?

juin 2014, par Claudine Legardinier

L’Europe ultra libérale a encore frappé, et sa dernière trouvaille a une odeur rance.
On aurait pu espérer que celle du 21ème siècle allait jeter aux poubelles de l’histoire le mode de calcul du fameux Produit Intérieur Brut (P.I.B.), dont la conception repose sur une vision du monde sans foi ni loi qui quantifie la richesse produite par les accidents de la route et les catastrophes écologiques. C’est tout le contraire ! N’écoutant que le son du tiroir-caisse, le nouveau diktat d’Eurostat en remet une couche en y intégrant ces formidables facteurs de réussite économique que sont la prostitution et la drogue.

En ces temps de dette sans fond et de croissance en déroute, les Etats-membres sont en effet priés d’incorporer dans leurs comptes nationaux l’économie souterraine, c’est-à-dire les revenus générés par les mafias et les réseaux. La comptabilité européenne repose donc sur le présupposé ultralibéral qui fait de la prostitution un acte commercial comme un autre. On nous invite à lutter d’une main contre le proxénétisme et, de l’autre, à en comptabiliser avec gourmandise les bénéfices.

Il est piquant de se souvenir que, pendant ce temps, les activités altruistes – travail domestique gratuit et soins à autrui, assurés prioritairement par les femmes et socialement dévalorisés - continuent de compter pour rien. Comme le dit une plaisanterie d’économiste à connotation sexiste, si un homme épouse sa femme de ménage, il fait baisser le PIB (puisque un salaire disparaît). Désormais, comme le souligne avec humour l’économiste Jean Gadrey [1], pour qui le PIB n’est rien d’autre qu’un truc de mecs, une telle mesure l’encourage à la prostituer.

On imagine sans rire les réunions de l’Europe techno-macho, majoritairement des mâles et libéraux bon teint devisant entre eux des « progrès » à apporter aux finances de nos nations ; de même que les comptes d’apothicaire qui vont permettre de déterminer la production de richesses issue de la prostitution en multipliant un nombre de prostituées évanescent avec l’évaluation hasardeuse d’un nombre moyen de passes, le tout assorti d’une fourchette de prix…

La goutte d’eau prostitutionnelle qui fait déborder le vase ne pourrait-t-elle pas être l’occasion de relancer le débat sur la dogmatique libérale et le machisme de l’économie dont le PIB est l’emblème ? La comptabilité nationale est le résultat de choix idéologiques qu’il est temps de remplacer par de nouveaux indicateurs sociaux et environnementaux fondés sur le développement durable et le développement humain : la santé, l’éducation, la participation à la vie politique, les liens sociaux, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’environnement, voilà les pistes que préconisait en 2009 le rapport Stiglitz pour mesurer avec plus de justesse, et de justice, le vrai bien-être et la vraie croissance.

Encadré - L’Insee [2] a déclaré refuser d’incorporer les activités illégales dans ses estimations statistiques, dans la mesure où les circonstances dans lesquelles s’effectuent ces activités (dépendance des consommateurs de stupéfiants, esclavage sexuel dans certains cas) ne permettent pas de considérer que les parties prenantes s’engagent toujours librement dans ces transactions. L’Institut a toutefois assuré qu’il prend bien en compte les revenus de la prostitution déclarés au fisc.

Notes

[1Alternatives économiques, blog de Jean Gadrey, 27 mai 2014.

[2Lu sur www.challenges.fr, 23 mai 2014.


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