dernière mise à jour ¬ 07/12/17 | jeudi 7 décembre 2017 | je m'abonne | sommaires

Hommage

DECES DE FRANCOISE HERITIER, compagne de route de l’abolitionnisme

novembre 2017, par Claudine Legardinier

La disparition de la grande anthropologue est heureusement l’occasion de réentendre sur les ondes la voix douce d’une femme sensible et d’un des grands esprits de notre temps ; une penseuse dont les travaux, notamment "Masculin Féminin", son grand œuvre, sont pour l’historienne Michelle Perrot de la même importance que "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir… Pour nous, c’est une alliée qui s’en va, une chercheuse qui, en toute cohérence avec ses travaux sur les rapports sociaux entre les sexes, a soutenu activement le combat abolitionniste et a contribué à lui donner de solides piliers intellectuels.

Les grands titres, une matinale entière sur France Inter, des rediffusions, des entretiens… L’impensable s’est donc produit. A l’annonce de sa mort le 15 novembre 2017, jour de ses 84 ans, Françoise Héritier, anthropologue, successeure de Claude Lévi-Strauss au Collège de France, peu connue du commun des mortels, reçoit des hommages comme elle n’en a jamais connu de son vivant, et bien au delà des milieux féministes. C’est qu’elle s’éteint au moment où s’allume un feu, celui de la parole des femmes qu’elle a si bien, et si intelligemment, défendues. Il y a quelques semaines, elle saluait ce moment sans précédent, celui de « la libération des femmes devant les violences qu’elles subissent ».

L’immense intérêt qui l’entoure est le signe qu’un message a enfin traversé le champ social et atteint les médias : celui de l’évidence de la domination masculine. Oui, la domination des hommes, qu’elle a analysée inlassablement, est un fait universel, résistant, dont les preuves et les signes sont innombrables. Partout. Que ce soit dans les tribus africaines où elle commença sa carrière d’ethnologue, stupéfaite de voir les mères répondre instantanément aux exigences de leurs garçons et laisser les filles pleurer, ou dans nos sociétés occidentales, encore archaïques sous les dehors de la modernité. Partout les hommes ont dominé les femmes, partout ils se sont approprié leurs capacités et leur corps.

"L’homme possède, la femme appartient"

Face à « la valence différentielle des sexes », à la place différente et fondamentalement inégale accordée aux femmes et aux hommes, Françoise Héritier n’a plus cessé d’analyser les rapports sociaux entre les sexes. « L’homme possède et la femme appartient », écrivait-elle. Tout la passionnait : la lutte des hommes pour la possession des corps féminins, « l’usage » qu’ils en font, mais aussi le traitement des « crimes dits passionnels », la prétendue « nymphomanie » comme trouble psychiatrique ou le sexisme incroyable de la publicité.


Un point, « jamais mis en discussion » dans les sociétés humaines a particulièrement retenu son attention, celui de « la licéité de la pulsion masculine » : « La pulsion sexuelle masculine n’a pas à être entravée ni contrecarrée », observait-elle. Cette évidence universelle, Françoise Héritier invitait à l’interroger, non dans un but de répression, ce qui n’était pas sa philosophie, « mais pour aboutir à un exercice qui reconnaisse la légitimité parallèle de la pulsion féminine et éviter que l’expression de l’une se traduise par l’annihilation de l’autre ».

La question de la prostitution, question centrale du masculin et du féminin
Pareil intérêt pour la pulsion sexuelle dite « irrépressible » des hommes ne pouvait que l’amener sur un terrain qui nous est cher, celui de la prostitution. Pour elle, c’était une évidence : « La question de la prostitution n’est envisagée dans aucun pays ni traitée politiquement et par l’éducation comme la question absolument centrale des rapports du masculin et du féminin qu’elle est. » Analysant la place de l’argent, elle la résumait en trois mots d’une parfaite clarté intellectuelle : « Le paiement fait partie de la ruse de la domination. » Quant à l’idéologie libérale du « métier comme un autre », elle en débusquait la tromperie : « Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est masquer le fait que les hommes ont le droit de les acheter. »

Françoise Héritier a donc clamé haut et fort son choix abolitionniste. Marraine de Zéromacho, mouvement des hommes engagés contre la prostitution, signataire à nos côtés de tribunes appelant au vote de la loi de 2016 ("L’égalité passe par la pénalisation du client"), elle résumait parfaitement les raisons de son refus du réglementarisme : « Accepter de réglementer la prostitution sur le modèle néerlandais ou allemand, c’est donner institutionnellement et juridiquement corps au modèle archaïque dominant qui accorde aux hommes des droits essentiels sur le corps des femmes ».

Pour un gigantesque travail pédagogique
Tout était dit. Sans grands gestes, sans polémique, elle a su répondre à ceux qui voulaient faire croire à une loi répressive et contraire à la liberté. Pour elle, la répression ne visait pas le désir mais bien un prétendu besoin sexuel mâle « utilisé comme forme appropriée de contrôle ou de mise au pas du féminin ».
La punition n’avait pas sa préférence. Elle appelait avant toute chose à un « gigantesque travail pédagogique ». Nous lui ferons ici un serment : celui de continuer notre combat, notamment celui de l’information et de la prévention, en prenant appui sur sa pensée et sa solidité infatigable. Merci à elle.

Les extraits cités sont tirés de son ouvrage « Masculin Féminin, dissoudre la hiérarchie », éd Odile Jacob.
2 volumes : Penser la différence (1996) et Dissoudre la hiérarchie (2002).

Le cinéaste Patric Jean, cofondateur de Zéromacho, a filmé de passionnantes conversations rassemblées ici :
https://www.filmsdocumentaires.com/films/4334-conversations-avec-francoise-heritier


© 1996-2017 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut