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Amnesty a-t-il perdu la tête ?

août 2015, par Claudine Legardinier

Quand une ONG comme Amnesty International choisit, pour mieux défendre les droits humains, de décriminaliser les proxénètes, on doute d’avoir bien lu. C’est pourtant le choix sidérant sorti de ses urnes le 11 août 2015 à Dublin.

Emporté par son élan en faveur de la dépénalisation du travail du sexe, Amnesty ne fait pas la différence entre les personnes prostituées, qu’il faut en effet délivrer de toute répression, et leurs exploiteurs, "clients" et proxénètes. La résolution d’Amnesty recommande ainsi une politique qui soutienne la décriminalisation totale de tous les aspects du travail du sexe, qu’elle s’empresse d’appeler consensuel afin de liquider tous les aspects problématiques dudit travail et appelle vertueusement à protéger les sex workers de l’exploitation, de la traite et de la violence.

Pour ce faire, Amnesty ne trouve donc rien de mieux que de laisser le champ libre à ceux qui sont les responsables de cette exploitation et de cette violence : tenanciers et clients prostitueurs, que ce vote renforce au delà de toute espérance dans leur légitimité et leurs abus de pouvoir.

La mobilisation d’importantes organisations féministes a été sans effet sur l’équipe dirigeante d’Amnesty : le Lobby Européen des Femmes, coalition de 2000 associations de défense des droits des femmes en Europe, le Réseau Européen des Femmes Migrantes mais aussi Equality Now, mouvement universel de défense des droits des femmes, ont exprimé en pure perte leur immense inquiétude quant au risque historique de voir une prestigieuse ONG de défense des droits humains sanctuariser une des plus vieilles formes d’exploitation des femmes.

Quel poids ont les droits des femmes dans la défense des "droits de l’homme", la question est plus que jamais posée. Plus encore quand on voit s’ouvrir le Conseil international d’Amnesty sur un panel exclusivement masculin. Six hommes en tribune : Chris Stone, président de la fondation du milliardaire Georges Soros (OSF), le prince Zeid, Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Nabeel Rajab, défenseur des droits humains bahreini, et Michael D. Higgins, président irlandais, sont accueillis par le directeur d’AI Irlande et par le Secrétaire général d’Amnesty International, Salil Shetty. Tout un symbole comme le relevait sur Twitter le directeur d’AI Finlande…

La section française – elle n’est pas la seule – a émis de fortes réserves face à une telle prise de position. Et les réactions se sont multipliées. Aux Etats-Unis, les actrices Meryl Streep, Kate Winslet, Emma Thompson, entre autres, ont signé un appel demandant à Amnesty de refuser la légalisation du proxénétisme. En France, des organisations féministes (Femen, Mouvement du Nid, OLF, Cap International, Zéromacho, Femmes solidaires…) et des personnalités, parmi lesquelles l’écrivaine bangladaise Taslima Nasreen, ont publié dans Libération un texte accusant l’ONG d’entériner une politique en faveur de l’esclavage sexuel, la traite, les camps de dressage, les tortures, les actes de barbarie, les mauvais traitements, les assassinats, les viols… qui sont le « lot » du système prostitutionnel. Enfin, la coalition CAP International qui rassemble 14 associations de terrain dans 12 pays, est également montée au créneau.

Si Salil Shetty, son secrétaire général, a salué un jour historique pour Amnesty, bien des femmes, et des hommes, de par le monde, sont en droit d’y voir plutôt un jour de honte.

P.-S.

À lire également, la tribune collective à l’initiative de nombreuses associations et personnalités : Contre le choix pro-prostitution d’Amnesty international et la pétition lancée par la Coalition internationale contre le trafic des êtres humains (CATW). En français ici.

Cet article est paru dans le numéro 186 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !


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