dernière mise à jour ¬ 08/07/16 | vendredi 8 juillet 2016 | je m'abonne | sommaires

Au Canada, le changement c’est maintenant !

décembre 2014, par Claudine Legardinier

La nouvelle Loi sur la protection des collectivités et des victimes d’exploitation (ex projet de loi C-36), issue des travaux et auditions menés après l’invalidation des lois précédentes dans le cadre de l’affaire Bedford, est entrée en vigueur au Canada le 6 décembre 2014. Après la Suède, la Norvège et l’Islande, un grand pays choisit à son tour de changer totalement de cap en réprimant les clients et proxénètes plutôt que les personnes prostituées.

Ce texte engage un changement déterminant : la prostitution n’est plus tant une nuisance à l’ordre public qu’une violence faite aux femmes et un obstacle à l’égalité. Les personnes prostituées ne sont plus les coupables, les projecteurs se tournant désormais vers tous ceux qui les exploitent, à savoir les clients prostitueurs et plus seulement les proxénètes. Cette nouvelle manière de penser, calquée sur le modèle nordique, s’accompagne en toute logique de la volonté d’aider les personnes prostituées dans leur parcours de sortie et de prévenir l’entrée en prostitution en interdisant la publicité imprimée ou en ligne pour les services sexuels d’autrui.

Un bémol toutefois, l’article criminalisant le racolage près des écoles ou d’autres lieux fréquentés par les enfants qui maintient un reste de répression sur les personnes prostituées. La Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle (CLES), a émis le souhait qu’il ne soit jamais appliqué et que les moyens nécessaires soient mis en place pour sensibiliser l’opinion comme pour trouver des alternatives pour les personnes désirant quitter la prostitution. En effet, le montant alloué pour les aider à engager un parcours de sortie risque d’être insuffisant : vingt millions de dollars sur cinq ans.

Le « travail du sexe » monte au créneau

Face à cette nouvelle donne, l’opposition s’organise. Le lobby pro travail du sexe a ainsi convaincu la première ministre de l’Ontario de demander à la procureure générale de vérifier la constitutionnalité du texte. Un argument bien connu – et d’une parfaite malhonnêteté - est repris en boucle (le même est brandi en France par le Strass) : Cette loi va tuer des femmes ! Est-ce à dire que l’exercice de la prostitution encadrée ne les tuerait pas ? Comment expliquer alors l’insupportable litanie des meurtres en Allemagne et aux Pays-Bas [1], pays qui ont décriminalisé le proxénétisme et encouragé les clients prostitueurs comme le demandent les opposants à la loi C-36 ?

De même, l’argument de la violence liée à une clandestinité accrue, toujours avancé (et qui, en creux, est l’aveu de la dangerosité de l’activité) feint d’oublier que le principal danger pour les personnes prostituées tient au fait de se retrouver seule avec le client, en montant dans la voiture, en ouvrant la porte de l’hôtel ou de l’appartement. La prostitution est toujours clandestine, les personnes prostituées sont toujours isolées, la prostitution est toujours dangereuse ; y compris en établissement où les tenanciers, mus par les profits, n’ont pas pour premier souci la sécurité des personnes qu’ils exploitent. Comme l’écrit une défenseuse de la loi dans les pages du journal québecois Le Devoir [2] : Tant d’énergie déployée à vouloir améliorer les conditions d’un travail qui ne devrait pas en être un plutôt qu’à imaginer de nouvelles avenues pour ne pas avoir à l’exercer…

Une loi qui pour la première fois ne garantit plus l’impunité des « clients » - ni celle des tenanciers – et se donne ainsi les moyens de faire reculer une activité dont les dimensions sont devenues alarmantes, est donc condamnée avant même d’exister. Est-ce vraiment le souci de la sécurité des personnes prostituées qui prévaut ou, sans le dire, la profonde remise en cause des privilèges des hommes prostitueurs et des profits des proxénètes et profiteurs ?

P.-S.

À lire aussi :
La prostitution, un crime contre la personne, Le Devoir, 13 décembre 2014, par Éliane Legault-Roy (Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle) et Janine Benedet (avocate et professeure de droit à l’Université de Colombie-Britannique).


© 1996-2016 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut