dernière mise à jour ¬ 27/07/17 | jeudi 27 juillet 2017 | je m'abonne | sommaires

Exposition d’Antoine d’Agata

Anticorps

Le Bal du 24 janvier au 14 avril 2013

mars 2013, par Paule Palacios-Dalens

Un rapt. C’est ce à quoi nous soumet la photographie d’Antoine d’Agata, ainsi que le souligne Bernard Marcadé, l’un des commissaires de l’exposition [1] Anticorps qui se tient au BAL jusqu’au 14 avril 2013. Et cette épreuve, exposée remarquablement, n’offre aucune échappatoire.

Ce qu’on y voit ? Une grande majorité de femmes ou filles prostituées, en exercice, dans toutes les positions et sous toutes les latitudes. Les faits sont bruts, la prise en compte frontale sans aucune complaisance ni idéalisation. Et cette obscénité des corps, analyse Marcadé, est à comprendre comme le contre-champ radical d’une obscénité sociale et médiatique. Ces photographies sont en ce sens plus loin du monde pornographique. Elles [en] sont même la critique explicite [2].

Ancien membre de l’agence Vu entré à Magnum en 2004, Antoine d’Agata prend dès 2000 ses distances avec la pratique traditionnelle du photojournalisme pour se tourner vers le photoreportage d’auteur. L’exposition se nourrit de cette démarche, retraçant la position de d’Agata : il faut pour explorer certains univers, les partager jusqu’au bout et s’y fondre [3]. Et sur ce fil dont on pouvait craindre le pire à propos d’un sujet tel que la prostitution, la charge critique véhiculée par ces images, livrées comme des lambeaux de chair arrachés à l’horreur, est une démonstration implacable qui vaut tous les plaidoyers. Ces photographies offrent un point de vue au plus près du sujet photographié, à la fois intérieur et extérieur, favorisant à leur tour une immersion sans retour du spectateur, servie par une mise en scène aux partis pris clairement assumés.

Mettre en regard cette exposition avec « Hambourg hard corps », - photoreportage ambigu du même d’Agata, publié dans les pages « Guide-Voyages » de Libération, il y a dix ans, est révélateur de l’importance que revêt le dispositif — éditorial ou scénographique — dans la réception de ces photographies.

Le rôle du journal Libération notamment, en choisissant à l’époque la rubrique tourisme, pour y placer ce récit en images sur le quartier rouge Sankt Pauli en prenant soin d’y indiquer les bonnes adresses, nourrissait son fonds de commerce de quotidien provocateur, contribuant à réduire cette photographie à une instrumentalisation de plus sur la prostitution. « La prostitution vaut le détour ? » - sera la réponse cinglante de l’écrivain Leslie Kaplan, dans les pages Rebonds, alimentant, à son tour, une caricature de débat, opposant esthètes et tenants de l’ordre moral, dont les enjeux, pipés, sont le fruit de la politique douteuse menée par le quotidien [4].

Que cette exposition Anticorps recueille, en 2013, un tel consensus — en témoigne l’importante revue de presse sur le site du Bal [5] — mérite d’être souligné en ce qu’il manifeste une évolution politique dans la prise en compte de la prostitution, non plus considérée comme un phénomène à la marge mais un choix de société. Loin de toute polémique factice, les questions relayées dans les divers entretiens ou articles sont aujourd’hui d’une acuité particulièrement aiguisée qui suscitent, par la qualité de l’échange qu’elles appellent, un éclairage en profondeur sur les enjeux que posent la photographie de d’Agata et le rapport de domination qui s’y jouerait. Et sur ce sujet, il n’est pas anodin de relever que cette orientation du discours est portée, principalement et dans des tonalités différentes, par des femmes (Libération, Le Monde, Art Press, Le Quotidien de l’Art, pour ne citer que quelques titres).

Sous le signe de l’immersion

Le type de prise de vue caractérisé par l’emploi récurrent du flou, le refus de la frontalité, l’usage du décadrage et de la distorsion optique [6] participe à cette plongée en apnée. Malgré la crudité de ce qu’on y voit, Antoine d’Agata n’occupe jamais la position de voyeur, ni les femmes photographiées ne se fourvoient jamais dans l’exhibitionnisme, rappelle Marcadé. Cette proximité, d’une autre nature, tient aux conditions particulières de cette photographie : Pendant longtemps, rappelle d’Agata, j’ai photographié à bras levé […] puis j’ai commencé à me dessaisir de l’appareil […] en faisant participer les filles avec lesquelles je passais mes nuits, provoquant une remise en cause fondamentale de la répartition des rôles dans la production des images. [7] Devenant un objet à son tour, d’Agata dit s’être débarrassé du lourd bagage du photographe témoin [8]

Néanmoins, cette démarche revendiquée, qui n’entend offrir d’autre caution que la clarté de sa posture, dérange tout autant qu’embarrasse et engendre indiscutablement des photographies dont la brutalité est sans ambivalence sur la nature de l’oppression dont elles témoignent. Ainsi que le rappelle Marcadé, les femmes photographiées ne sont pas des alibis esthétiques, mais des êtres avec lesquels d’Agata entretient une relation forte [9]. Mais au-delà de cette réflexion réconfortante, il n’en demeure pas moins que ce positionnement de client et de photographe pose question. Doit-on parler d’instrumentalisation ou d’exploitation de ses modèles ?

La réponse de d’Agata, dont chaque mot est pesé, dans un entretien à Art Press, donne la mesure de sa réflexion et de son implication tant existentielle que politique dans la pratique de son art, vécu comme un art de la guerre sociale : On me renvoie sans cesse à la question morale de la prostitution, à ma relation aux filles. Mais j’ai le même problème moral quand je regarde le monde où évoluent ceux qui m’interrogent. Chacun de leur geste est une compromission […] Je n’arrive pas à me défaire de ce sentiment profond que la société dans son ensemble ne vit que sur le principe de prostitution.

Antoine d’Agata prend soin de souligner les limites de cette forme d’enregistrement du réel auquel il se livre en rappelant que la parole seule [des prostituées] est légitime et leur critique intrinsèque du capitalisme est fondamentale.

En ce sens, nous sommes loin de l’imagerie complaisante des femmes au bordel de Picasso, Lautrec, ou encore Degas. De telles images, par leur frontalité, rappellent dans le domaine de la littérature, le tour de force réalisé par Nelly Arcan [10], l’auteure de Putain, qui en des termes crus, rendait dicible une réalité rarement nommée. Mais Nelly Arcan écrivait, en tant que survivante de la prostitution, depuis la rive opposée à celle de d’Agata.

Sur cet écart précisément, le photographe, qui ne dérobe à aucune critique, pointe la différence fondamentale qui le sépare avec la prostituée : J’ai conscience de mon statut, de ma liberté — je peux rentrer et sortir. Je ne suis pas dans le romantisme en disant je suis comme elles [11].

Une impossible adhésion

La négation dans leur être de toutes ces femmes et la colère et l’humiliation que ce spectacle provoque, entre en résonance forte avec cet autre texte militant, « Propos élémentaires sur la prostitution », signé d’Annie Mignard [12], en 1976. Cet extrait, qui n’a pas pris une ride, touche du doigt le type d’adresse qui nous est fait dans cette exposition :

Directement, et non par solidarité ni humanisme : à chaque fois, c’est aussi de moi qu’il s’agit, du droit qu’on me donne à vivre, de la quantité d’air qu’on me donne à respirer. […] La marginalité est plus révélatrice que sa normalité : la prostitution est au cœur même de la situation particulière faite à toutes les femmes du réel, au cœur même des images et des destins sociaux qui les cernent.

Étant donné les conditions de production de ces images et l’expérimentation de la violence qu’elles sous-tendent, cette photographie pourrait-elle émaner d’une femme ? La question mérite d’être posée en ce que cette pratique précisément, par ses modalités, — très concrètement devenir cliente et accéder aux maisons closes, closes uniquement pour les femmes sinon à devenir une marchandise — se place aussi, plus crucialement que jamais, au cœur de la domination sexiste inhérente à notre société. Et c’est aussi à cette impossible adhésion que nous renvoient ces images.

Le dicible et le représentable

Sur ce terrain glissant, le rôle de passeur des commissaires d’exposition mérite d’être salué pour la qualité de leur communication et leur contribution à rendre lisible ce travail hautement problématique.

Avec une économie de moyens qui va de pair avec sa ligne claire, la mise en scène, d’une intelligence rare, scinde en deux parties presque étanches, le dicible et le représentable. Sans artifice ni surenchère, on entre ainsi dans le vif du sujet. On pénètre l’exposition par une salle, peu éclairée. Presque un sas avant une plongée en sous-sol.

En haut donc, les mots, sous forme de sous-titres, diffusés sur un grand écran noir, et les voix. D’Agata, dans un entretien au Monde [13], explique ce choix en ces termes : Dans l’exposition, il y une vidéo où elles parlent […] L’écran est noir, car aucune de mes images n’était à la hauteur de ce qu’elles disent !

Des piles de feuillets, tels des sédiments de textes à la longueur et au corps variable, sont disposés à plat sur des palettes en bois, mêlés à des reproductions de photographies, dont peut s’emparer le visiteur. Ce sont les paroles de d’Agata. Saisies comme sur le vif, sans capitale initiale ni ponctuation, ces pensées fragmentaires sur fond rouge participent à cette mise en scène, d’entrer en prise directe avec le photographe et la réalité qu’il photographie.

En bas, enfin les photographies, dans une grande densité. Point de légendes. La présence du texte est réduite à son strict minimum. Seule une feuille A3 jetée au sol, au pied d’un pilier, reprend en mosaïque le plan d’exposition. L’unique mention présente concerne les lieux géographiques.

Ce n’est pas tant le choc des photos et le poids des mots mais leur dissociation qui fait la force de cette exposition. L’abolition de toute distance qui en résulte nous met en prise directe, autant que se peut une exposition, avec cette violence peu fréquentée avec cette acuité. Cette réalité prostitutionnelle était de l’ordre du dicible. En témoignent les écrits relayés dans la revue Prostitution et société. Avec d’Agata, elle devient possiblement de l’ordre du représentable. Avec cette exposition aussi, une brèche s’est ouverte, semble-t-il, dans ce rapport impossible entre la photographie et la prostitution. Une percée intransigeante mais intolérable.

P.-S.

Crédits photo : © Pascal Martinez

Notes

[1Le commissariat est également assuré par Fannie Escoulen.

[2« La propagande par le fait d’Antoine Agata », Bernard Marcadé, Le Bal Paper, 2013.

[3Antoine d’Agata, réponse à Leslie Kaplan, voir ci-dessous.

[4À lire sur le site de Libération
- « Hambourg hard corps », Pages « Guide-Voyages », Libération, 14 mars 2003 ;
- Leslie Kaplan, « La prostitution vaut le détour ? », Pages « Rebonds », Libération, 19 mars 2003.

[5Téléchargeable sur le site du Bal.

[6Gaëlle Morel, docteure en histoire de la photographie française, « Esthétique de l’auteur : Signes subjectifs ou retrait documentaire », Études photographiques, 20 juin 2007.

[7« Antoine d’Agata, la photographie comme art martial », entretien avec Léa Bismuth, Art Press, février 2013.

[8Ibidem.

[9Ibidem.

[10Nelly Arcan (1975-2011), survivante de la prostitution. À lire :
Putain ; Fille du paradis ; et sur le site de Libération, Il y a deux ans, disparaissait une fille de « joie », texte écrit par l’écrivaine Nancy Huston en hommage à Nelly Arcan.

[11Le Monde, « Antoine d’Agata : la photo ‹avec risques et périls› », propos recueillis par Claire Guillot, 27-28 janvier 2013.

[12Annie Mignard, « Propos élémentaires sur la prostitution », Les Temps modernes, n° 356, mars 1976.

[13Le Monde, 27-28 janvier 2013, déjà cité.


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