dernière mise à jour ¬ 10/10/19 | jeudi 10 octobre 2019 | je m'abonne | sommaires

Olivier Meys

Les fleurs amères

septembre 2019, par Sandrine Goldschmidt

La première fiction de ce réalisateur habitué au documentaire est consacrée au parcours d’une femme chinoise qui rêve d’un avenir économique meilleur en Europe et se retrouve contrainte à la prostitution à Paris. Malgré quelques ellipses et impasses, et une présentation médiatique comme toujours biaisée, le film ne banalise jamais la violence prostitutionnelle.

Au début, on craint le pire. Car l’héroïne, l’ambitieuse et déterminée Lila, émigre en Europe de son plein gré, malgré les réticences de son mari qui reste seul avec leur petit garçon, car elle « veut plus » que leur 50 mètres carrés en Chine. Un parcours d’immigration économique très volontaire qui ne ressemble guère à la traite des êtres humains telle qu’on la côtoie le plus souvent. Soit.
Ensuite, après avoir été exploitée par une famille chinoise indigne qui la fait « nounou » de ses enfants pour 500 euros par mois, elle n’ose pas avouer à son mari – qui la culpabilise- la situation dans laquelle elle se trouve. C’est ce qui la mène à la prostitution de rue à Belleville, où elle est entourée d’autres femmes dans la même situation qu’elle.
A aucun moment, à part le marchand de sommeil qui lui extorque 350 euros par mois pour un lit dans un appartement où sept à huit sont entassées comme elle, il n’est question de proxénètes ou de réseaux. Elles semblent toutes parfaitement indépendantes.
On notera d’ailleurs que c’est ce qui rend possible la belle solidarité entre elles dans le film. On sait que trop souvent, malheureusement, les victimes de la traite n’ont même pas la latitude de pouvoir se raconter ou se soutenir, en étant empêchées par la peur du réseau.

Le film ne dissimule pas en revanche le dégoût de devoir se confronter aux prostitueurs. Au fait qu’à aucun moment les « clients », acheteurs de l’accès sexuel à des femmes, ne se préoccupent de leur sort, et à quel point chaque rapport imposé, chaque viol tarifé est une souffrance -qu’il y ait violence ou pas. A aucun moment, il n’est donné l’impression que la prostitution est choisie ou acceptée par les femmes qui la pratiquent.
D’ailleurs, quand Lila voudrait empêcher qu’une autre, restée en Chine, ne voyant que l’argent qu’elle envoie à sa famille, suive son exemple, elle ne peut sortir du mensonge imposé. Elle essaie de lui dire de ne pas venir, mais comment avouer pourquoi ?

Grand écart
C’est ensemble que les deux femmes décideront, ensuite, de rentrer au pays -pour se retrouver face aux conséquences des violences prostitutionnelles qu’elles ont subi. Et au rejet, voire à la violence de leur conjoint, sans parler de l’impossibilité de « vivre comme avant » avec ses traumas.

C’est donc un assez beau film, qui montre le destin tragique de cette femme toujours digne, de façon assez juste. On regrettera d’autant plus que le synopis dise ceci : « Lina, une jeune femme ambitieuse, laisse son mari et son fils en Chine pour partir à Paris afin de leur assurer un avenir meilleur. Cependant, une fois en Europe rien ne se passe comme prévu et elle s’enferme dans un monde de mensonges pour ne pas abandonner son rêve ».
Abandonner son rêve ? Doux euphémisme pour dire : se retrouver contrainte à des viols tarifés pour rembourser la dette qu’elle a contractée, en subissant la culpabilité imposée par un mari et en s’accrochant désespérément à l’idée que « ce ne sera pas si grave ». Beau retournement de culpabilité, belle façon de décentrer le film de son sujet : la prostitution (on ne prononce en effet pas le mot).
On reconnaît ici une nouvelle fois le grand écart entre la complaisance qui entoure la présentation des films, et le message qu’ils portent (malgré eux ?), ici nettement plus convaincant.


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