dernière mise à jour ¬ 07/09/17 | jeudi 7 septembre 2017 | je m'abonne | sommaires

Eve Lamont

Le commerce du sexe

Documentaire, Québec, 2015

juillet 2015, par Claudine Legardinier

La québécoise Ève Lamont ne lâche pas le morceau. Après L’Imposture, tribune offerte
à des survivantes de la prostitution, elle réalise avec ce nouveau documentaire une
enquête implacable, dénuée de pathos et instructive en diable.

Le commerce du sexe s’ouvre sur une séquence montrant
une femme nue servant à des hommes
de table à sushis : le ton est donné.
Femmes prostituées, « de luxe » ou de
rue, patrons et proxénètes, « clients »,
policiers, chercheurs, éclairent de leurs
témoignages le versant à la fois sordide
et lucratif de cette industrie. Dans les
néons des bars et des motels, la caméra
filme ceux qui profitent et ceux qui
empochent. La voix des femmes en
contrepoint.

Ainsi défilent des « clients » prostitueurs
qui négocient âprement les
prix et constituent des fraternités sur
Internet à grands renforts de notes sur
les fesses et les seins des femmes ; des
pimps (proxénètes) aux méthodes garanties,
décrites le plus tranquillement
du monde par un repenti : monter la
garde près des écoles et des fast-food
ou désormais sur les réseaux sociaux,
repérer une fille avec des blessures
(rejetée, violée, en fugue… on s’en fout si elle
est belle ou si elle est laide
), jouer les gentlemen
 : quand elle a confiance, tu peux
y aller
, explique le jeune rabatteur.
Pas besoin de menottes ni de
séquestration : une manipulation bien
conduite suffit.

Le recrutement des
victimes, ados ou jeunes adultes, ne
faiblit pas. Montréal est une destination
montante du si joliment nommé
« tourisme sexuel » avec sa profusion
de clubs de danseuses, de salons
de massage (il y en aurait plus de 400
dans la ville) et d’agences d’escortes.
Un homme y commande une femme
comme une pizza, livraison à domicile
comprise. Des annonces postées
sur Internet par des pimps présentent
les jeunes femmes comme à la foire,
assorties de leur race, poids, mensurations...
ne manque que l’état des dents.
« Testées », rackettées par des légions
d’exploiteurs, elles subissent des agressions
qui amènent les tenancières à
prendre la défense du client, qu’il ne
faut surtout pas perdre.

Le film fait entendre des propos
abrupts. Un producteur de films porno
décrit en ces termes une femme livrée
sexuellement à huit hommes : huit
pénis à s’occuper
 ; un ex-proxénète
raconte comment il a filmé des viols
pour en vendre les vidéos. Une jeune
femme dit sa peur de mourir. Une asiatique
confie jouer la carte de la femme
soumise
face aux attentes dégradantes
et même déviantes que les
hommes n’oseraient pas faire à leurs
compagnes. Une femme autochtone
se dit consciente d’apparaître pour les
« clients » comme plus négociable.

Un policier, qui décrit des pimps
jouant à la Playstation et roulant
en Cadillac, estime que cette industrie
fait un nombre astronomique de
victimes
. Mais très peu d’entre elles
portent plainte. L’industrie du sexe
est donc florissante. Tout le monde
s’engraisse, sauf les premières concernées.

Car si les annonces pour des
emplois atypiques font miroiter
des montants exorbitants, comme
l’explique une « escorte », les milliers
d’euros promis ont vite fait de s’évanouir,
dilapidés en frais sans fin :
avions, tenues chics, chambres d’hôtel,
restaurants, préservatifs, etc.

Pour le journaliste Victor Malarek
(Les prostitueurs [1]), les profits sont trop
considérables pour imaginer que le
crime organisé abandonne le secteur.
L’ensemble dépeint une industrie impitoyable.

Encore le propos est-il mesuré :
Si j’avais fait un copier-coller de la
réalité, ça aurait donné un film insoutenable.
Et on n’y aurait pas cru
, a déclaré
Ève Lamont au journal québécois
Metro. Son documentaire a le mérite de
trouver le ton juste ; pas de misérabilisme,
pas de violons. Un constat. Froid,
ferme, définitif. Dont on espère qu’il
participera à sonner la mobilisation.

P.-S.

Le commerce du sexe est projeté le
26 septembre 2015 au festival de
films féministes Femmes en résistance,
en partenariat avec la délégation du
Mouvement du Nid du Val-de-Marne.
Rendez-vous à l’Espace Jean Vilar
d’Arcueil (94).
Pour connaître les futures projections,
reportez-vous à la page Facebook du film.

Cet article est paru dans le numéro 185 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !


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