dernière mise à jour ¬ 13/12/18 | jeudi 13 décembre 2018 | je m'abonne | sommaires

Shéhérazade

septembre 2018, par Christine Laouénan

En mettant en scène la prostitution des mineurs dans les quartiers déshérités de Marseille, le réalisateur, Jean-Bernard Marlin, qui a effectué un travail documentaire dans le quartier de prostitution de la Rotonde, montre combien il est difficile de s’extraire des codes du milieu qui font des prostituées des « putes qu’on ne respecte pas ».

Alors qu’il vient tout juste de sortir de prison, Zachary s’échappe du foyer où il a été placé pour retrouver ses potes qui, lors d’une virée en voiture, lui « offrent une pute ».
L’adolescent de 17 ans fait son choix parmi les jeunes maghrébines qui « tapinent sur le trottoir » dans les quartiers nord de Marseille. Son regard s’arrête sur Shéhérazade qu’il pense connaître.
A cette jeune adolescente, il décline ses anciens délits comme autant de trophées : vols à main armée, en réunion, à l’arrachée et lui assène : « Je respecte les femmes, c’est juste que je ne respecte pas les putes ». Quand Zachary propose à Shéhérazade de payer la passe avec une barre de shit parce qu’à « Marseille, cela équivaut à de l’argent », elle se fait la belle ; cette mineure tient justement à ce « qu’on la respecte ».
C’est dans une chambre sordide, partagée avec une transsexuelle toxicomane, que ces deux adolescents, rejetés par leurs mères respectives, vont finalement s’aimer et veiller l’un sur l’autre : elle suce son pouce en dormant, tandis qu’il garde la lumière allumée parce qu’il a peur du noir.
Quand Shéhérazade lui demande de la protéger, « Zac » se transforme en mac pour elle et pour ses copines, surveillant les clients tout en empochant les billets froissés des passes. Ce délinquant qui a pourtant grandi dans la cité phocéenne gangrénée par la violence et la misère, est là confronté à une autre forme de violence, celle du système prostitueur, avec les passes rapides des filles dans les cages d’escaliers, les trafics, la rude concurrence avec les gros bras du réseau bulgare …

Face à ses responsabilités

Lorsque Shéhérazade est violée et tabassée par Ryad, le meilleur ami de Zachary, et qu’il vient se venger, ses potes ne comprennent rien : « Tu fais le bordel pour une pute, tu es devenu fou ou quoi ? »
C’est la copine de Shéhérazade, Zelda, met Zachary face à ses responsabilités : « Jamais, tu n’as agi comme un homme. Fais-le pour elle. Juste mets-toi à sa place. Elle vend son corps tous les jours. Tu ne vas pas la sacrifier ».
Zachary, la petite frappe, va devoir choisir : se soumettre à la loi de son milieu et de son quartier où « l’on n’est pas une balance » ou témoigner au tribunal contre Ryad qui déclare benoîtement à la juge d’instruction qu’il a simplement voulu « se vider les couilles avec cette pute ».
Zachary qui a toujours agi par impulsion, pris des risques non calculés, se donne enfin le temps de la réflexion. En répondant à la juge d’instruction : « ce n’est pas une pute, c’est ma femme », l’adolescent apprend à mettre en mots ses sentiments et ainsi à se respecter et à respecter les autres. Déclarer et proclamer son amour a toutefois un coût : jugé pour proxénétisme, Zachary perdra un œil en prison à la suite des coups portés par ses co-détenus qui n’aiment pas les « balances ».
Quand l’amour triomphe du lourd poids des préjugés…


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