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Documentaire de Rithy Panh

Le papier ne peut pas envelopper la braise

Cambodge, 2007.

mars 2007, par Morgane Bréard

Elles s’appellent Srey, Mav, Aun Tauch, Thida... et vivent une existence parquée, recluse, dans un immeuble au centre de Phnom Penh. Dans un film et un livre bouleversants, le cinéaste Rithy Panh donne la parole aux prostituées cambodgiennes et rend leur dignité aux victimes de ce désastre anonyme.

Dans un pays qui a subi des décennies de guerre, le signe évident de la fêlure sociale apparaît dans l’exploitation économique et politique du corps, écrit Rithy Panh dans l’avant-propos de son livre.

Témoin engagé de ce qui se passe dans son pays, le cinéaste et documentariste cambodgien a obtenu le FIPA d’or pour son dernier opus,Le papier ne peut pas envelopper la braise, sorti en mars dernier et bientôt en DVD. Derrière ce titre poétique se cache un film sans concession qui s’intéresse au sort des 30 000 femmes qui, au Cambodge, n’ont pas d’autre choix que de se prostituer pour survivre, film dont le cinéaste a tiré un livre éponyme, écrit en collaboration avec Louise Lorentz.

C’est pour moi un engagement, une tentative de réparation : revenir sur mon incapacité à réagir face à l’intolérable déclarait le réalisateur, ce projet de film vient de là. En moi la détresse se mêle à la colère, j’en veux à ceux qui vont voir ces “putains”, à l’indifférence, à la misère, à la bonne conscience. Alors le film ressemblera à cette rage, morcelé, tranchant comme les débris d’un rêve.

Et la rage a accouché d’un travail de fond. Rithy Panh et son équipe ont vécu presque deux ans avec six prostituées cambodgiennes recluses dans le « Building Blanc », un immeuble du centre de Phnom Penh, où elles vivent parquées, recluses.
Dix-huit mois, c’est le temps que s’est donné le réalisateur pour approcher, apprivoiser ces femmes aux destins brisés, lui permettant ainsi de construire un film qui leur donne pleinement la parole. Jamais voyeur, Rithy Panh les filme dans leur quotidien, s’occupant de la cuisine, du ménage, des enfants, gracieuses dans leurs sarongs de couleur. Les images sensuelles et lumineuses de ces femmes contrastent avec les récits terrifiants de leur histoire.
La plupart ont été vendues adolescentes par leur famille, enfermées dès leur puberté dans des bordels, surveillées et exploitées, elles ne touchent presque rien de l’argent qu’elles gagnent, s’endettant même pour pouvoir fumer le mâ, la drogue locale, qui leur permet d’oublier un peu la violence de leur existence : clients dangereux parfois, brutaux toujours, victimes de multiples avortements baclés (comment continuer à travailler avec un enfant ?), du sida ou d’autres maladies…

Enfants élevées dans les camps de réfugiés de l’ère post-khmère rouge, elles racontent leurs vies violées, leur destin ravagé avec une lucidité impressionnante, comme en témoigne l’expression qui a donné son titre au film,le papier ne peut pas envelopper la braise : quoi qu’elles fassent, ces femmes n’ont pas le moindre espoir de changer d’existence car leur fragilité se brûlerait au contact des forces qui les contrôlent.

En leur donnant l’occasion de parler, de se raconter, Rithy Panh les rend actrices de leur histoire, peut-être pour la première fois depuis qu’elles vivent cette existence d’esclaves et de recluses — car elles sont mises au ban de la société cambodgienne. Otages de la misère et de la violence, elles restent cependant capables d’analyser à la fois les mécanismes sociaux et économiques d’exploitation dont elles sont victimes, mais aussi de les mettre en regard de leur parcours individuel, de ce qui les amenées personnellement à tomber dans l’engrenage de l’endettement et de l’esclavage.

Et pour cela, celles qui se disent écrasées comme de l’ail ont des expressions magnifiques : la chair et le sang donné aux tigres pour désigner leur sort de femmes battues, la poule n’est jamais au-dessous de l’œuf pour exprimer le fait d’être sous la coupe d’une maquerelle impitoyable. Elles sont des âmes errantes, des fantômes, dont personne ne se soucie.

Mais la force du livre et du film de Rithy Panh est d’aller au-delà du simple documentaire. Le réalisateur revendique son titre de metteur en scène. J’ai passé beaucoup de temps à jouer avec elles, pour rechercher l’enfant en elle, l’enfant martyrisée que leur travail n’a pas détruit. Et cette part d’enfance s’exprime dans leurs dessins. Car ces femmes, comme des petites filles, crayonnent sans relâche leur quotidien ou leurs rêves d’évasion, et nous bouleversent par cette créativité dopée par le désespoir et qui restera à jamais ignorée.

Cette mise en scène tout en pudeur et en retenue a pour objet de rendre leur dignité à ces femmes. Et c’est réussi. Du coup, on est attentif à leurs voix, qui ne sont plus celles de prostituées du bout du monde, mais de celles de femmes qui pourraient être nos amies, nos cousines, nos sœurs.

P.-S.

Le papier ne peut envelopper la braise, sorti sur les écrans en mars 2007, sortie DVD prévue au 4e trimestre 2007, et un livre de Rithy Panh écrit en collaboration avec Louise Lorentz, publié chez Grasset.

Prostitution et Société numéro 156.


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