dernière mise à jour ¬ 17/11/17 | vendredi 17 novembre 2017 | je m'abonne | sommaires

Julia Leigh

Sleeping Beauty

2011

janvier 2012, par Nicolas Journet

Interdit en France aux moins de 16 ans, ce film australien présenté en compétition officielle au Festival de Cannes n’a pas le soufre qu’a bien voulu lui prêter la commission de classification des œuvres cinématographiques, juste la maladresse d’un premier film.

« A vous de juger », tel était le bandeau rouge qui barrait l’affiche de Sleeping Beauty, premier long métrage de l’Australienne Julia Leigh. ARP Sélection, la société distribuant le film en France, ne voulait pas manquer l’occasion de jouer sur l’aspect sulfureux que lui a conféré son interdiction aux spectateurs de moins de 16 ans.

À la vision du film, la démarche marketing comme la décision de censure paraissent bien exagérés. Plastiquement remarquable, avec des plans très léchés, à la David Lynch, Sleeping Beauty échoue à construire une narration solide. Contrairement à Slovenian Girl [1] de Damjan Kozole, autre portrait de jeune femme confrontée à la prostitution, jamais l’héroïne n’atteint une vraie profondeur psychologique.

Lucy est étudiante, travaille comme serveuse dans un bar, et vit en colocation. Voilà pour le portrait social censé expliquer une partie du passage à la prostitution : le manque d’argent et la précarité qu’elle induit peut conduire à vendre son corps.

Après le travail, elle aime fréquenter les bars huppés et draguer. Elle a un ami qui pourrait être son amoureux s’il n’était pas alcoolique, et on apprendra en cours de route qu’elle a refusé de se marier avec une sorte de "gendre idéal". Voilà pour la description d’une femme moderne paumée dans sa liberté sexuelle. La perte de sens de nos sociétés individualistes et consuméristes serait un terreau fertile pour monnayer sa sexualité.

Bref, rien de bien nouveau dans le traitement contemporain de la figure de la prostituée sur grand écran. Alors qu’est-ce qui a motivé la commission des œuvres cinématographiques à prendre une décision lourde pour l’exploitation en salles du film (l’interdiction moins de 16 ans attire les amateurs de sensations fortes mais dissuade ceux – plus nombreux - que toute forme de violence filmée rebute) ainsi qu’à la télévision (Sleeping Beauty est désormais condamné à une diffusion tardive) ?

Ce film à l’atmosphère délétère banalise la prostitution, et le sujet ainsi que plusieurs scènes – notamment celles au cours desquelles la jeune héroïne subit, tel un objet sexuel, des traitements dégradants voire indignes – sont difficilement compréhensibles pour un public jeune et sont susceptibles, en particulier à l’âge auquel ce public s’interroge sur la sexualité, de le troubler ou de heurter sa sensibilité, dixit cette commission composée de fonctionnaires de la protection de l’enfance, de représentants institutionnels, de professionnels du cinéma, et de jeunes.

L’intention est louable, mais la sanction est pour le moins asymétrique. Comment se fait-il que Slovenian Girl justement ou L’Apollonide [2] aient pu échapper à l’interdiction aux moins de 16 ans ? Ces deux films présentent eux aussi des scènes où des femmes sont représentées comme objets sexuels. Et c’est d’ailleurs le fonds de commerce de la prostitution que de réifier le corps de la femme. Faut-il donc arrêter de faire des films sur ce sujet ?

En fait, ce qui semble choquer la commission, c’est que la Lucy de Sleeping Beauty dorme par l’absorption d’un somnifère au moment des passes, qu’elle soit comme absente. Sleeping Beauty paraît déranger car ne chantant pas le refrain habituel de la prostituée heureuse d’exercer une "profession glamour". Lucy est un objet servant à assouvir les fantasmes d’hommes qui payent pour disposer d’elle lorsqu’elle dort, même si tout acte de pénétration sexuelle est prohibé. Pas de participation de Lucy, pas de relations sexuelles, mais une objectivation sexualisée. Pas de simulation du plaisir pour Lucy. Elle dort. Elle n’est qu’un objet.

Est-ce cette vision de la prostitution débarrassée du décorum habituel qui a dérangé ?
Peut être.


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