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Frédéric Regard

Féminisme et prostitution dans l’Angleterre du XIXème siècle : la croisade de Joséphine Butler

ENS Éditions, 2014

janvier 2015, par Claudine Legardinier

Enfin un livre qui rend justice à l’anglaise Joséphine Butler, grande dame du combat contre l’indigne réglementation de la prostitution. Biographie, textes d’époque et anthologie de ses écrits soulignent, au delà des inévitables traits propres à la société victorienne, la pertinence et l’avance sur son temps de cette féministe visionnaire et témoignent de son apport majeur à la cause des femmes.

On attendait l’ouvrage démêlant le vrai du faux à propos de Josephine Butler, souvent dénigrée et ignorée des féministes en raison de son ancrage religieux. Son legs intellectuel et politique pourrait avoir été bien plus considérable qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent écrit Frédéric Regard, qui salue une intelligence hors du commun et un flair politique exceptionnel.

Connue comme la fondatrice du mouvement abolitionniste, Josephine Butler n’est pas une bigote collet monté mais bien, selon ses propres mots, une femme en guerre. Elle s’attaque aux lois sur les maladies contagieuses votées en Angleterre dans les années 1860 : lois despotiques qui, au nom de la syphilis, pesaient sur toutes les femmes pauvres susceptibles d’être arrêtées dans la rue comme prostituées et dès lors soumises à un examen gynécologique obligatoire.

Née dans un milieu protestant progressiste engagé pour la réforme du droit de vote et l’abolition de l’esclavage, Butler est pleine de talents : polyglotte, excellente pianiste, bonne danseuse, cavalière intrépide, conférencière passionnée. Une scandaleuse éprise de justice sociale qui ne se contente pas de dénoncer les « viols médicaux » mais embrasse tous les combats : éducation des filles, emploi des femmes, statut de la femme mariée, contrôle des naissances, droit de vote...

Au lieu de se cantonner dans les salons à la défense des femmes aisées, elle a le courage de parler en public de prostitution, de maladies vénériennes, de sexualité des soldats, et d’accueillir sous son toit des femmes déchues. Elle dénonce le diktat social qui, d’un même mouvement, déresponsabilise les hommes et prescrit, aux femmes seulement, la vertu, créant une inégalité fondamentale entre les sexes. Butler sonne la rupture. Avec elle, les bonnes œuvres vont devenir lutte politique.

La foi chrétienne qui irrigue son combat n’altère pas, dit l’auteur, le
caractère proprement révolutionnaire de son propos
. Joséphine Butler dénonce, avec des accents prophétiques, l’exploitation des plus faibles comme outils de travail ou objets de plaisir, la connivence des pouvoirs militaire, médical et politique au service des puissants. Elle compare l’oppression de la femme et du colonisé, dynamite le stéréotype de la maman contre la putain, en fait des sœurs et non des ennemies.

Dans l’Angleterre victorienne, son combat lui vaut un déferlement d’insultes et de violences. Elle l’internationalise en portant ses idées, en France, en Suisse, en Italie où elle constitue un réseau de progressistes. Elle étend son engagement à tout l’empire britannique, notamment en Inde où menace un durcissement des lois sur les maladies contagieuses en raison de la recrudescence des maladies vénériennes parmi les troupes impériales. À Paris, forte des informations et des chiffres qu’elle recueille en s’installant à la prison Saint-Lazare, lieu terrible où les personnes prostituées défilent au nom du contrôle sanitaire, elle gagne le soutien de la gauche radicale contre la réglementation de la prostitution et les prétendus bienfaits du contrôle médical.

Le mouvement abolitionniste est en marche. En 1875, la Fédération Abolitionniste rassemble à travers toute l’Europe des forces hostiles à la réglementation de la prostitution, qui constitue une loi d’exception pesant sur les seules personnes prostituées.
Le génie de Joséphine Butler fut de changer de braquet, un pas détermi- nant dans l’histoire du féminisme. En prônant l’agitation politique, elle inau- gure des méthodes nouvelles : enquêtes de terrain et collecte de données socio- logiques – qui lui assurent une position d’autorité et lui permettent de contrer les affirmations du corps militaire ou médical –, réunions publiques, péti- tions, etc. Elle invente le lobbying (l’une de ses pétitions récolte 250 000 signatures) et la communication à grande échelle, quitte à user du reportage sensation- naliste. Avec elle, la féministe devient journaliste d’investigation, enquêtrice, sociologue, femme d’action.

Celle qui va jouer un rôle central pour obtenir que le consentement sexuel des filles passe de 13 à 16 ans [1] (1885) et arracher l’abrogation des lois sur les maladies contagieuses (1886), déploie des arguments étonnamment modernes. Renversant la perspective, elle appelle dès 1871 à pénaliser les clients et non les femmes prostituées : C’est comme si l’on cherchait, dit-elle, à mettre un terme à la traite des esclaves en pénalisant le fait d’être un esclave.

Contre l’état policier, elle prône la prévention : Le but de toute législation avisée devrait être (...) d’empêcher ces fléaux que nos législateurs se montrent si
pressés de réglementer.
Et elle milite, sous les accusations de puritanisme (déjà), pour le droit des femmes à l’intégrité souveraine de leur personne.

Porte-parole des sans parole, Joséphine Butler a défié les usages de son époque, qui déshumanisaient les prostituées. Elle les a, au contraire, rétablies dans leur statut d’êtres pensants, montrant combien elles étaient des figures emblématiques de l’exploitation des plus pauvres. Son apport garde toute sa force et son utilité face à des pouvoirs qui, hier comme aujourd’hui, s’arcboutent sur des mensonges – les besoins irrépressibles des hommes – ou feignent des prétextes – la préservation de la santé publique – pour maintenir leurs privilèges.

Notes

[1À lire sur ce site : Pucelles à vendre.


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