dernière mise à jour ¬ 24/03/17 | vendredi 24 mars 2017 | je m'abonne | sommaires

Hélène Beaurivage

Les yeux braguettes

La Bruyère, 2014

janvier 2016

Le parcours de Carine, l’héroïne de ce récit, est celui de beaucoup de jeunes filles en danger : l’impuissance à se défendre, la culpabilité qui leur colle à la peau. Carine a échappé à une logique qui aurait pu la détruire. On pense, en la lisant, à la nécessité du travail de prévention qui reste à entreprendre.

Carine a 7 ans lorsqu’une dame, chez le boucher, s’extasie sur ses yeux bleus : Tu n’as pas fini d’en faire péter, des braguettes ! L’éclat de rire qui suit marque pour Carine le début d’un parcours qui ne va pourtant pas briller par sa drôlerie.

Carine grandit à Vierzon dans une famille d’ouvriers avec sa sœur Mathilde dont la trousse de maquillage, signe d’émancipation, est pleine à ras bord. Elle vit l’adolescence et ses chaos : le CAP de teinturerie, les flirts, les tentatives sexuelles poussées des garçons… Tout ce qui pousse les parents à traiter leurs filles de catins. Le viol de Mathilde par des types du quartier la laisse hébétée ; un viol qui ne portera jamais ce nom par la volonté d’un père qui préfère passer l’éponge.

Sans soutien, sans parole, elle fugue du pressing où elle s’ennuie et du foyer qui va avec, vit la galère dans les rues d’Orléans, connaît les premiers joints et la manche. Avec Patrick, sorti de prison et qui a du mal à remonter la pente, elle voit la douceur de sa première fois vite remplacée par les accès de violence. C’est alors la fuite et les trajets en stop : une première tentative de viol en rase campagne, à laquelle elle échappe, puis le viol, le vrai, et la terreur qui l’accompagne, enfermée dans un camion.

Surgit alors Mathilde, devenue entretemps stripteaseuse dans un cabaret de Nevers et qui entreprend de transformer Carine en poupée sexy chargée de faire raquer les clients. Mais les 30 francs qu’elle reçoit du patron, quand sa sœur en touche 800 (pour être allée plus loin) ont tôt fait d’apprendre à Carine à oublier sa peur pour lever les proies. Devenue prostituée pour sa sœur, elle s’entend dire : Tu vois, c’était rien !

Carine décrit alors la trouille puis le mélange d’abandon, de résignation, d’humiliation qui la secoue. Elle est tiraillée entre le rejet, l’écoeurement, et les efforts pour trouver normal un “job” que sa sœur lui présente comme moderne. L’entrée en scène d’un nouveau prédateur, Gérard, achève de lui ouvrir les yeux sur la nécessité d’échapper à ce monde qui la broie.

Le parcours de Carine est celui de beaucoup de jeunes filles en perdition. Il montre le manque de défense qui les caractérise, l’impuissance qui les empêche de réagir, de dire non, de s’opposer, et la culpabilité diffuse qui leur colle à la peau. Carine a su réagir à temps et échapper à une logique qui aurait pu la détruire. On pense, en la lisant, à l’immense travail de prévention à mener auprès de ces jeunes filles à l’abandon, à l’urgence de l’apprentissage de l’estime de soi et du droit de dire non. Une nécessité pour enrayer le cycle infernal qui les condamne à la violence et réduit, parfois pour la vie entière, l’air qu’elles ont à respirer.

P.-S.

Cet article est paru dans le numéro 187 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !


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