dernière mise à jour ¬ 15/10/18 | lundi 15 octobre 2018 | je m'abonne | sommaires

Laureen Ortiz

Porn Valley

Premier Parallèle

juillet 2018, par Sandrine Goldschmidt

Laureen Ortiz est une journaliste française vivant en Californie, près de la San Fernando Valley, là où se tournent les « films pornos » aux Etats-Unis. Un peu par hasard, elle s’est retrouvée à enquêter au coeur du milieu de l’exploitation sexuelle filmée. Très instructif.

Dans son enquête, l’autrice essaie de retrouver Phyllisha, une actrice qu’elle avait rencontrée et qui voulait, à travers un syndicat, faire respecter l’obligation de l’usage du préservatif dans cette industrie de l’exploitation sexuelle filmée...
Mais Phyllisha a disparu. Alors l’autrice va rencontrer actrices, acteurs et producteurs pour tenter de la retrouver et comprendre ce que vivent vraiment les actrices dans cette industrie.
De plateau de tournage en plateau de tournage, de réunion en réunion, elle nous montre l’envers du décor, et se lie avec plusieurs actrices. A la lire, on ressent un étrange paradoxe. Sous nos yeux l’évidence de la violence de cette activité défile dans les divers témoignages, sans pour autant que quiconque semble s’en apercevoir, et encore moins se révolter.

En effet, même si elles affirment le plus souvent être satisfaites « de leur travail », , les actrices révèlent, parfois entre les lignes un parcours de violence, ou de désamour, comme les personnes prostituées que nous rencontrons. Ainsi, on apprend que cette star, « Belladonna », connue pour avoir tourné des scènes d’une rare violence, voire de torture sexuelle, a avoué en pleurs à la télévision « qu’elle ne s’aimait pas du tout, et que sa mère avait révélé qu’elle avait fait une tentative de suicide après avoir été violée à 14 ans (p20).
On y voit aussi qu’après avoir « souhaité y entrer », on reste beaucoup plus longtemps qu’on aurait voulu, sans rien maîtriser : « je me rappelle d’une fille, elle voulait faire que du fille-fille. Tu parles ! Quatre mois plus tard, elle était au milieu d’un gang bang ! Sinon, tu dure pas et tu gagnes pas ta vie ! » (p.38)
Enfin, on retrouve la même difficulté d’en sortir, comme Savannah, qui a essayé une première fois de quitter le secteur : « La rechute n’aura pas tardé, seulement deux semaines après sa tentative d’échapper à cette industrie qui la débecte ».

L’impossible obligation du préservatif

Porn Valley, donne à voir à quel point l’idéologie du « travail du sexe » se reproduit de la même manière partout. Ainsi, dès lors qu’on veut imposer à cette industrie richissime le port du préservatif, voilà que certain·e·s affirment que ce n’est pas la solution pour protéger des IST...à les entendre, ils seraient même responsables d’effets secondaires douloureux du porno, et pas la répétition d’actes sexuels violents et non désirés ! Les mêmes qui, dès lors qu’une loi abolitionniste vient protéger les personnes en situation de prostitution (et ici, pas de doute qu’il s’agisse de prostitution filmée), érigent le même préservatif en panacée...

Ou encore, les tenants de l’exploitation sexuelle filmée s’érigent contre l’instauration d’un permis à 800 euros par an. Les « petites entreprises » (auto-entreprises) seraient mises en danger ? Mais dans quelle autre industrie, n’y a-t-il aucune règle [1] ? Quant aux entreprises multimillionnaires du porno qui paient 1000 dollars le tournage, qu’est-ce qui peut bien motiver leur refus ?

Laureen Ortiz ne rentre pas beaucoup dans le débat abolition/réglementation. Mais elle se positionne tout de même clairement au côté des actrices, et décrit dans un dernier chapitre glaçant, l’hécatombe qui a sévi à l’automne 2017. 6 femmes sont mortes, d’overdose ou de suicide. En fin de compte, Porn Valley est une lecture importante, mais aussi désespérante, car elle nous montre une société états-unienne comme une dystopie qui existerait déjà dans la réalité, et qu’on ne sait plus comment arrêter.

Un monde où les humains -et en particulier les femmes- sont tellement dépourvues du moindre espoir d’une vie meilleure dans un pays où avoir deux « jobs » ne suffit pas à payer son loyer, qu’elles ne voient pas le piège qui les attend à intégrer ce monde de la prostitution filmée. Un monde où l’ultra-libéralisme et la marchandisation très avancée des êtres humains les envoie la fleur au fusil, la fleur de l’étendard du libre choix...

Notes

[1on pense à l’Allemagne où, jusqu’à 2017, il était plus facile d’ouvrir un bordel qu’une baraque à frites


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