dernière mise à jour ¬ 10/10/19 | jeudi 10 octobre 2019 | je m'abonne | sommaires

Lisa Harding

Abattage

Joëlle Losfeld

juillet 2019, par Claudine Legardinier

Elles sont deux et leurs chemins vont se croiser pour le pire : Sammy, irlandaise de 15 ans, en froid avec sa mère alcoolique et qui se jette à corps perdu dans l’alcool et les aventures sexuelles hasardeuses ; Nico, moldave de 13 ans qui adore grimper aux arbres et que son père a vendue à des trafiquants. Deux jeunes filles aux mains d’un réseau qui opère à Dublin.

Premier roman de l’irlandaise Lisa Harding, Abattage est le reflet de son propre engagement dans une campagne contre la traite, Stop sex trafficking of children and young people. Les récits qu’elle a entendus, et qui l’ont hantée, traversent ceux de Nico et Sammy, chacune racontant, à la première personne, son parcours, puis ses jours et ses nuits d’enfermement. Les journées passées à regarder des « émissions merdiques » avant la séance d’habillage et de maquillage, prélude aux soirées de « fête » organisées par des hommes en costard. Une vie sans issue, où le dressage fait son œuvre. « Laisse toi faire, c’est plus facile ». Ce conseil d’une kapo, proxénète au service du réseau, est la clé de la soumission.

Tout est juste dans cette tragédie contemporaine : le temps « distordu », « collant et visqueux », « le brouillard du déni », l’abandon de soi, lorsqu’on ne cherche même plus à s’enfuir (« plus tu feins de ne pas ressentir quoi que ce soit, plus cette indifférence devient réelle »), le silence parce qu’« en parler rendrait les choses trop réelles ». Et l’impuissance « qui fait partie de l’excitation » pour les prédateurs, montrés sans fard avec leur aveuglement insoutenable et leurs bourrelets par dessus les cols de chemise. « Quand il paie, il est un dieu tout puissant », dit l’une des filles qui apprend « à garder les yeux ouverts sans rien voir ». Le mauvais champagne, les cachets de « benzo » pour tenir, les punitions, les vomissements, la menace sourde, la violence des proxénètes comme celle des « clients »… De ces jeunes filles invisibles, on entend la voix, on perçoit le souffle et la détresse au travers de pages presque cliniques, exemptes de la moindre complaisance. C’est fort, révoltant. A lire pour avoir envie d’agir.


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