dernière mise à jour ¬ 04/10/19 | vendredi 4 octobre 2019 | je m'abonne | sommaires

Karine Miermont

Grace l’intrépide

Gallimard

juillet 2019, par Claudine Legardinier

Roman ? Pas vraiment. Trop vrai, trop documenté. Un reportage serré plutôt, pour approcher au plus près le parcours et la voix de Grace, femme nigériane prostituée au bois de Vincennes et qui ponctue ses phrases d’un « o » hérité de la langue de son ethnie natale. Karine Miermont a voulu sortir de l’indifférence générale face à cette vie « tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien ».

« C’était moi la plus grande, donc je devais partir ». Grace a vécu l’emprise de la famille dans la tête, et l’emprise des hommes, qui font que votre corps ne vous appartient pas. Une fille aînée vouée au sacrifice parce que vue comme une « mine d’or ambulante ». Le récit détaille les nœuds coulants qui l’enserrent, « la dette, le serment, la violence, la famille ». Rien n’y manque : la cérémonie du "dju dju" avec ses détails sanguinolents, les histoires inventées pour avoir des papiers, la vie à trois dans quinze mètres carrés, les prières, les perruques afro et les shorts moulants, les insultes, les agressions, les dix hommes par jour pour satisfaire la "Madam" (proxénète). « Un long couloir sans porte » au bout d’un périple à travers le Niger, la Libye, l’Italie, avec les passeurs, les marchés aux esclaves, les rançons, les femmes qui tombent des pick-ups et qu’on abandonne, la traversée de la Méditerranée à deux cents sur un petit bateau de pêche.

On entend la voix de Grace mais aussi celle de Gabrielle, de « l’Association », avec sa camionnette et ses bénévoles, jusqu’à reconstituer les éléments d’un immense puzzle où s’entrecroisent les pots de vin, les mafias, la colonisation, l’excision, Boko Haram mais aussi la dissociation et la mémoire traumatique. Un édifice vertigineux qui dessine la vie insoutenable et banale de femmes « prisonnières dans leur corps, dans leur tête, dans leur société ». Tout est dit de « cette violence de laisser entrer en soi le corps d’un autre qu’on ne connaît pas et qui achète le droit d’entrer (…), des vomissements qui l’accompagnent et des mécanismes qui finissent par faire de vous une personne « droguée à la violence ». On est d’autant plus étonné.e de tomber au coin d’une page sur une scène érotique assez décalée, avec un « client » (pour faire « roman » ?). A ce détail près, rien ici ne sacrifie à l’habituelle « photogénie de la nuit », si propice à endormir les consciences.


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