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Nancy Huston

Reflets dans un œil d’homme

Actes Sud, 2012

mars 2013, par Claudine Legardinier

On se souvient des pages admirables de sa Mosaïque de la pornographie ou de son décapant article [1], écrit à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Nelly Arcan, l’auteure de Putain. Toujours éprise de complexité, Nancy Huston est aussi étonnante romancière que subtile analyste de toutes les haines qui visent les femmes et particulièrement les mères. Le titre de son dernier essai, Reflets dans un œil d’homme, ne pouvait qu’attirer l’attention.

La surprise est donc de taille : d’une part des pages fortes, dès qu’il s’agit de tous les enfermements imposés aux femmes par un Occident qui se targue de donner des leçons au reste du monde : dictature de l’image, développement de la prostitution et de la pornographie. De l’autre ? Des lignes consacrées à régler son compte à la théorie du genre – celle qui affirme que les comportements, notamment sexuels, des femmes et des hommes, sont socialement construits -. Qu’elle se réfère au déterminisme biologique en invoquant un parallèle avec les singes et les guenons laisse incrédule. Pulsions sexuelles au masculin, passivité au féminin seraient donc des données naturelles : les hommes désirent par le regard, les femmes se complaisent dans ce regard.

N’est-ce pas un peu court ? Et le moment n’est-il pas mal choisi dans un contexte où les femmes voient monter toutes sortes de menaces régressives ? Comment la même écrivaine peut-elle avoir la capacité de déchiffrer de manière lumineuse les lieux communs sur le prétendu « masochisme » féminin, de montrer en quoi la prostitution n’est ni un contrat entre adultes consentants ni un métier comme les autres, et se ranger dans le même temps à des théories de cette espèce ?

On regrette aussi que l’entrain qui la pousse à vouloir se distinguer des théoriciennes la rende injuste. Elle finit ainsi par renvoyer dos à dos avec Elisabeth Badinter, partisane d’une prostitution métier comme un autre, l’anthropologue Françoise Héritier, dont les textes sur la prostitution sont exemplaires. Alors que tout montre qu’elle partage entièrement ses positions…

Fatigue après quarante ans de résistance ? Début de résignation ? On ne saurait le dire. Heureusement Huston a un mérite : aller regarder là où ça fait mal. Rappeler d’utiles évidences : être un homme ou être une femme, ce n’est pas du tout la même chose. Il ne faut pas confondre égalité avec identité. Et il est une dictature qui fait un mal considérable : celle de l’image.

L’image, cette police qui force les femmes à obéir, ce canal de la haine de soi… Nancy Huston a raison : la figure de la mère, devenue dérangeante, a disparu au profit de celle du mannequin lisse, mince, sans rides et sans taches. Pour les petites filles, le devoir de séduction a évincé celui de reproduction. Mais le poids ne s’est pas allégé. Certains de ses constats font mal : « Plus elles deviennent sujets, plus elles se font objets ». Il est bon, en effet, de s’interroger sur de tels paradoxes. Et de retourner au plus vite à tous ses excellents livres…

P.-S.

Cet article a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, Numéro 177 / avril - juin 2012
Le B.A. BA de l’abolitionnisme
.

Notes

[1Libération, « Il y a deux ans, disparaissait une fille de “joie” », 22 septembre 2011, en ligne.


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