dernière mise à jour ¬ 11/02/20 | mardi 11 février 2020 | je m'abonne | sommaires

Elif Shafak

10 minutes 38 secondes dans ce monde étrange

Flammarion

février 2020, par Christine Laouénan

Dans ce roman, la grande écrivaine turque nous décrit le cheminement douloureux d’une jeune fille de bonne famille qui, fuyant son passé traumatique, est contrainte de vivre à nouveau dans la peur et subir les violences sexuelles dans un bordel d’Istanbul.

Alors que le cadavre de Leila vient d’être jeté dans une benne à ordures par ses meurtriers, son esprit encore vif s’envole durant 10 minutes et 38 secondes ; le temps de revivre quelques épisodes marquants de sa douloureuse existence, depuis sa jeunesse dans une famille bourgeoise et pieuse d’Anatolie jusqu’à son quotidien dans un bordel d’un quartier du centre d’Istanbul.

Peut-on échapper à son déterminisme ? C’est la question que pose en filigrane Elif Shafak, l’auteure du roman d’origine turque, une féministe très engagée.

En effet, la jeunesse de son héroïne Leyla Afife Kaile fut écrasée sous le double joug du mensonge familial et de l’hypocrisie religieuse et ce, dès
sa naissance. Déçu de ne pas avoir eu un garçon, le père l’arrache aux bras maternels pour la confier à sa seconde épouse, stérile.

Agressée sexuellement dès l’âge de 6 ans par un oncle de plus de 40 ans, Leyla, comme toutes les victimes d’un traumatisme grave, porte le lourd fardeau de la culpabilité : « Elle sentait d’instinct que c’était mal et que ça n’aurait jamais dû se produire, que c’était sa faute à elle… tout ce qu’elle faisait et pensait l’inondait de culpabilité. »

Accablée de honte, elle garde profondément enfoui en elle le traumatisme dont son oncle lui fait porter la responsabilité : « Tu as l’air tellement douce et innocente… au fond tu es aussi sale que toutes les autres ».

Comme son père qui la voulait « respectable, pure comme l’eau » et qui s’insurge le jour où elle rapporte un cerceau à la maison : « Je ne peux pas croire que tu te conduises comme une… pute ! c’est ça que tu veux devenir plus tard ? Une foutue pute ? ».

Apprenant sa grossesse, lui « qui savait très bien qui disait la vérité et qui mentait », prend le parti de son frère et décide de marier sa fille « souillée » au propre fils de l’oncle agresseur : « Tout doit rester en famille ».

Alors qu’elle vient de faire une fausse couche et craint de devoir porter le voile, Leyla décide de quitter sa famille : « Elle franchit le seuil sans plus une pensée, sans un battement de cils ». Leila qui va bientôt troquer le « y » de son prénom par un « i » a tout juste 17 ans.

Famille de cœur à Istanbul

Vulnérable et esseulée dans la capitale turque, Leila tombe très rapidement « sous l’emprise d’un jeune homme et de son charme étudié » qui la vend à plusieurs hommes « puis à un bordel quelque temps plus tard ». Elle y survit en buvant : « Il y avait toujours de l’alcool en elle », et tente de se purifier en se rendant régulièrement au hammam : « Elle se lavait et se frottait jusqu’à ce que son corps entier devienne rouge vif. »

Désormais bannie par sa famille de sang, Leila découvre la solidarité avec d’autres laissés-pour-compte : une femme trans, une Somalienne prostituée, une chanteuse dans un night-club, ainsi qu’une femme naine qui fait le ménage dans un bordel. A ces exclus de la société se joint l’ami d’enfance de Leila pour lui redonner post-mortem une dignité qui fut toujours bafouée : « Ils étaient très vulnérables isolément ; ensemble ils étaient plus forts ».

« Comment une personne qui a construit des amitiés magnifiques toute sa vie peut-elle être enterrée au Cimetière des Abandonnés ? », se demande Nalan son amie trans. Uni dans la solide affection qu’ils portent à Leila, ce groupe de réprouvés décide de la déterrer du cimetière des Abandonnés où elle repose, parmi les parias de la société, pour « un lieu de repos agréable et décent » ; près de son mari D/Ali, tué lors d’une manifestation.

Dans ce roman puissant, Elif Shafak donne la parole à ces femmes reléguées, marginalisées dans la Turquie d’aujourd’hui.


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