dernière mise à jour ¬ 27/04/17 | jeudi 27 avril 2017 | je m'abonne | sommaires

Marie Ndiaye

Trois femmes puissantes

Gallimard

mai 2010, par Fabienne Rigal

Trois nouvelles, trois femmes à la résistance peu commune, « trois femmes puissantes ». La dernière, Khady Demba, a été abandonnée par ses parents et élevée par sa grand-mère dans un pays africain côtier, peut-être le Sénégal.

Mariée pendant trois ans, sans enfant, elle est recueillie de mauvaise grâce par sa belle-famille à la mort de son mari. Son enfance inquiète et délaissée, puis les vains efforts pour tomber enceinte, tout cela l’avait préparée à ne pas juger anormal d’être humiliée. Rejetée, envoyée au loin, en France, avec un peu d’argent et à la condition de ne jamais revenir.

Elle fuit le bateau pourri qui prend déjà l’eau sur le rivage, et se lie avec un jeune homme, qui comme elle n’a d’autre but qu’une Europe riche et fantasmée : Il arriverait un jour en Europe ou mourrait et il n’y avait aucune autre solution au problème qu’était sa vie. Pour ses conseils, son aide, le passeport qu’il lui fournit, le prix de son passage à une frontière, elle se donne à lui, sans désir mais simplement par reconnaissance.

Et la situation empire. Par manque d’argent, ils sont bloqués dans une ville ensablée et sinistre, où elle se vend pour payer leur nourriture, et gagner péniblement et si lentement l’argent de la poursuite du voyage. Et Marie Ndiaye nous fait percevoir précisément à quel point la prostitution est éprouvante, pour Khady Demba bien sûr, mais aussi pour ses clients. Qui sort grandit d’avoir acheté une femme misérable et malade dans une arrière-cour crasseuse ? Personne.

Sur le sol au dur carrelage, un matelas de mousse. Khady s’y trouvait allongée la plupart du temps, vêtue d’une combinaison beige, quand la femme introduisait un client, généralement un homme jeune à l’allure misérable, lui aussi échoué dans cette ville où il survivait comme boy, et qui jetait souvent en entrant dans la pièce torride, étouffante, des coups d’oeil effarés autour de lui, comme pris au piège de ce qui était à peine, songeait Khady, son propre désir mais les manoeuvres de la tenancière qui tâchait d’amener là chaque client de sa gargote.

La femme s’en allait en fermant la porte à clé.
L’homme alors baissait son pantalon dans une hâte presque inquiète, comme s’il s’agissait d’en finir au plus vite avec quelque obligation pénible et vaguement menaçante (...) Elle rassemblait toutes ses forces mentales pour contrer les multiples attaques de la douleur qui assaillait son dos, son bas-ventre, son mollet, pensant : il y a un moment où ça s’arrête (...) jusqu’à ce que l’homme, laborieusement, eût terminé et, dans une exclamation de douleur et de déception, promptement se fût retiré d’elle. 

Des mois (des années ?) de calvaire plus tard, elle continue sa route, et finit par mourir les mains et les pieds déchiquetés sur les barbelés qui séparent le Sud du Nord, la pauvreté de la richesse.


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