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140 chambres et un prince de carnaval : reportage au cœur d’un bordel allemand

mai 2013, par Alexandra Eul, reporter au magazine EMMA

Ce que nous visitons ici, c’est l’une des nombreuses usines à sexe de l’Allemagne. On y baise à la chaîne. Depuis 2001, la prostitution est légale et l’Allemagne est devenue l’Eldorado des trafics de femmes. La réforme de la « Coalition rouge-verte [1] » devait aider les prostituées. Elle n’a profité qu’aux proxénètes, patrons de bordels et trafiquants.

Seulement cinq ou six kilomètres séparent le siège de la rédaction d’EMMA [2] du lieu que les propriétaires eux-mêmes appellent le plus grand bordel d’Europe, le Pascha. L’accès y est interdit aux femmes ; sauf si elles louent une chambre afin de se lancer dans le commerce. Étant la plus jeune (et la plus blonde) de la rédaction, le choix est un beau jour tombé sur moi : Tu vas aller t’y présenter pour louer une chambre !

En Allemagne, là où même la presse féminine, à l’instar de Brigitte, déclare que la prostitution serait un boulot dans le coup, une bulle où la sexualité puisse être vécue dans la curiosité et la légèreté comme quasiment nulle part ailleurs, cela ne devrait pas être un problème, non ? Et vu que la prostitution n’est pas un travail exigeant une formation spécifique, contrairement à ce que les Verts auraient voulu il y a quelques années, rien ne m’empêche de me lancer. M’opposer ne servirait à rien, c’est un ordre de mes collègues, tout simplement.

Au cours des jours suivants, je me vois obligée de vaincre une certaine réticence avant de pouvoir, un samedi, cliquer sur la page web du Pascha. Nous baissons les prix, mais pas la qualité, peut-on y lire. Pour 30 euros, on propose ainsi quinze minutes de rapport sexuel conventionnel ou oral dans l’Espace Express du premier étage. À l’affiche entre 9 et 15 heures : services gratuits. De même : accès libre pour retraités à partir de 66 ans, pour ceux fêtant leur anniversaire et pour des futurs mariés lors de leurs sorties entre hommes (cette dernière proposition étant limitée au vendredi).

Plus de 1000 "clients" à la journée

Tous les autres doivent payer plein pot l’entrée au « Pascha Nightclub » : 30 euros en semaine, 35 le week-end. Le prix inclut les boissons alcoolisées, le spectacle de striptease et tout le tralala. Du nightclub, il n’y a que quelques pas à faire jusqu’au bordel avoisinant. Tarif d’accès : cinq euros. Ou jusqu’au « Club du 11ème étage », le « Gentleman Club » du Pascha, l’étage « naturiste ». Là, on demande 60 euros. En moyenne, en semaine, 800 clients se rendent chaque jour au Pascha, le week-end, il y en a souvent plus de 1 000 par jour.

En allant plus loin sur le site web, je découvre la photo d’une femme renversée en arrière, les jambes largement écartées. Une autre, assise derrière, est en train de lui lécher le clitoris. Je clique sur « Pascha Livecam » et y vois un grand nombre de femmes, tendant leurs seins en direction de la caméra. Slogan : des amateurs en direct devant la webcam. À vrai dire, il s’agit exclusivement d’amatrices, qui proposent explicitement de s’adonner, sur le tchat, aux fantasmes les plus délirants. Encore un clic et voilà la photo d’une femme à moitié dévêtue, portant une calotte d’infirmière, agenouillée sur un fauteuil de gynécologue, avec un tuyau sortant des fesses. Bon, il s’agit maintenant de ne surtout pas céder à la panique...

Je vais sur la page Pour les hôtesses [3] (de sexe féminin, bien évidemment). Eh bien ! Le Pascha me garantit de l’argent bien gagné, dans le bordel le plus sûr d’Europe et me fait ouvertement la promo : Tu as au moins 18 ans. Tu es dotée d’un esprit ouvert et tu ne crains pas le contact avec le business des quartiers rouges. Ta passion est de donner aux hommes de l’inspiration et de la joie. Dépose ta candidature grâce au formulaire en ligne ou bien passe nous voir pour te présenter directement. Le bordel européen le plus en vogue est à tu et à toi avec moi.

Une semaine plus tard, « Nicole », mon alter ego, prend contact avec le Pascha. Nicole a 28 ans, donc quatre ans de moins que moi. Elle a fait des études d’allemand et ne trouve pas de boulot. Les assedics ne suffisent pas pour payer le loyer, les assurances, la nourriture et les extras. Depuis peu, lors de soirées, elle se fait aborder par des mecs qui proposent de l’argent contre une partie de jambes en l’air. Cela lui donne l’idée d’approcher le milieu prostitutionnel.

Néanmoins, Nicole connait encore des tabous, comme la plupart des femmes. En aucun cas, elle n’acceptera un rapport anal ou des rapports sans préservatif. Son seul souhait actuellement : y aller, tout de suite. Pour un an, au grand maximum. Jusqu’à ce qu’elle trouve un vrai boulot. Depuis une heure, sans que j’ose le toucher, mon téléphone, équipé d’une mobi-carte prépayée, repose sur la table de cuisine, juste à côté du papier où j’ai noté le numéro de téléphone du Pascha. Bon, j’y vais ! J’appelle...

C’est un homme qui répond. Je commence :

J’ai entendu dire que vous cherchiez des hôtesses.
— Club ou Laufhaus ? (NDLR : Laufhaus signifie bordel).

Je ne m’attendais pas à cette question. Club, je lui réponds, pas très sûre de moi. D’une certaine façon, ça sonne mieux. Il transfère l’appel à une femme, qui me répond sur un ton aussi enjoué que Heidi Klum lors de l’émission télé « Germany’s next Top Model [4] ».

Ah, si tu veux une chambre chez moi, tu n’es pas à la bonne adresse, il faut que tu demandes le Laufhaus !


Finalement, ça veut dire quoi, le Club, je demande.
Alors, au Club du 11ème étage, les filles attendent au bar que les hommes s’adressent à elles. Et lorsqu’on en arrive à..., eh bien, elles vont avec les hommes dans une chambre qui est libre. Par contre, au Laufhaus, elles louent leurs propres chambres et y travaillent librement.
Ça a l’air mieux, je lui dis, maintenant déterminée. La femme me fait patienter en ligne.
Je retombe sur le même homme que tout à l’heure. Il semble pressé.

As-tu déjà travaillé en tant que prostituée ?
— J’ai eu des propositions.
— Tu es majeure ?
— Oui.
— D’où tu viens ?
— De la région.
— Alors, je t’explique comment ca marche : 150 euros de
caution, 160 euros de loyer par jour. Le loyer doit être réglé tous les jours avant 4 heures du matin. En quittant la location, on te demandera 40 euros de frais de nettoyage.

Il n’y aura pas de contrat, mais je devrai présenter ma carte d’identité. À tout instant, je pourrai résilier la chambre. Je porterai la responsabilité de mon travail qui sera entièrement pour mon compte. C’est toi qui décides du montant du tarif. En général, les femmes prennent 50 euros pour le service standard, me dit l’homme.

Est-ce que je peux visiter l’établissement ?
— Bien sûr, nous sommes ouverts 24 heures sur 24 !

4800 euros de loyer au mois. Trois "services standards" par jour , et à ce prix-là, je n’ai pas encore les moyens de m’acheter à manger

160 euros de loyer ? Si je compte bien, 4 800 euros pour le mois. Pour une chambre. Pour une semaine de sept jours, cela correspondrait à au moins trois services standards par jour ou bien à cinq « services express ». À ce prix-là, je n’ai pas encore les moyens de m’acheter à manger – et je ne parle pas du loyer d’un appartement en dehors de ce baisodrome.

Pour me mettre au parfum, je vais sur Internet chercher des témoignages d’« hôtesses ». En tapant Pascha+Bordel+Chambre je ne trouve que des clients, qui, sur des sites internet tels que "Huren24" ou "Hurenforum" (NDLR : Huren se traduit par « pute »), s’informent mutuellement sur celle qui serait la plus chaude : celle avec la poitrine mortelle de la chambre 108 ou plutôt la baise virtuelle de la 521.

Ces messieurs ne rechignent pas à donner des conseils plus détaillés.

Salut, les co-baiseurs. Qu’est-ce qui vaut le plus le coup lors d’un séjour à Cologne ? Une brève visite dans la Hornstraße. Aller au Pascha. Dans la chambre 406 j’ai rencontré Kim. Une black exemplaire, des bottes “baise-moi” en blanc, des dessous blancs et sinon : noire comme du charbon. Et puis, elle possède également des gros nichons et un gros cul. Elle commence donc à me sucer et moi, je m’occupe de ses sublimes fesses. (...) Ensuite, je la tire vers moi, bien calé sur mes fesses. Ma bite est dans son derrière et ainsi, je l’ai empalée. Enfin bien au fond dans le cul d’une négresse ! Ça m’a couté 80 euros.


Je pousse plus loin mon enquête : le Pascha compte en tout onze étages. Dans une interview à un journal de Cologne, le gérant du Pascha, Armin Lobscheid, déclare qu’il y aurait 140 chambres au bordel, sur sept étages. L’équipe serait composée de 70 salariés, cuisiniers, serveurs, agents de nettoyage ; et de quinze à trente « danseuses » au « Pascha Nightclub ».

Sur la terrasse du toit, qui fait partie du « Club naturiste » du onzième étage, le Pascha organise de temps à autres des fêtes « gang-bang [5] » avec des tournages de vidéos amateurs pornographiques. Le régisseur suédois Svante Tidholm y a participé pour son documentaire Comme un Pascha. Une douzaine de clients, vêtus de peignoirs et portant des loups, tournent autour des actrices de porno transsexuelles, chacun ayant le droit de passer à l’acte tandis que l’équipe de tournage du Pascha braque la caméra sur le moindre détail. Bref, je préfère postuler pour le "Laufhaus" !

Deux semaines plus tard, je me mets en route pour la Hornstraße. Une fois de plus, je scrute mon visage surmaquillé dans le miroir : de gros traits de noir autour des yeux, les lèvres rouges, ma frange tirée en arrière, mes longs cheveux archi-blonds. Mon regard se promène sur mes seins en soutien-gorge push-up, qui, sous le tee-shirt moulant, paraissent énormes. Voilà donc Nicole. En ce moment, Nicole a la trouille. Mais Nicole est courageuse et prend son vélo pour se rendre au Pascha !

Je me doute qu’aucune prostituée ne débarque en vélo hollandais et laisse donc le mien dans une rue avoisinante. Dans la Hornstraße, on sent bien peu de ce que la presse locale aime décrire comme le romantisme de l’industrie et le parfum interlope du bordel. Le soleil brille sur le bâtiment en préfabriqué, peint en bleu clair. La façade s’effrite, les néons rouges ne sont pas allumés, et devant l’entrée traînent deux jeunes hommes qui semblent indécis et me suivent du regard.
Le tourniquet, juste derrière l’entrée, freine hélas mon arrivée, que j’avais prévue pleine d’énergie. Je dis Salut ! au géant qui est derrière. Le pascha me regarde d’un œil noir. Apparemment, ça n’arrive pas souvent qu’une jeune femme débarque comme ça. C’est seulement quand j’annonce vouloir voir les chambres que son visage s’éclaire.

Tu avais déjà appelé ?
— Oui, je suis...
— Viens, rentre !
— C’est nous qui avons... ?
— Oui, nous avons parlé au téléphone, tu veux boire un
verre ?


L’homme, appelons-le Pascha numéro 1, tripote son talkie-walkie et veut tout de suite appeler le manageur. Il y aurait une dame qui veut visiter la maison. La dame se sent un peu perdue dans l’entrée tout en coins et recoins et son regard scanne la réception avec un monceau de clefs de chambres et le bureau avec un tas d’écrans pour les caméras de surveillance. Première chose : essayer de s’orienter.

Assieds-toi, dit Pascha numéro 1 qui fait entrer quelques clients par le tourniquet. Je m’installe, les genoux tremblants, sur le coin du canapé en cuir, devant un verre d’eau pétillante. Un parfum très sucré flotte dans l’air, comme dans un bar à chicha. Tu es au courant des conditions de travail ?, me dit Pascha numéro 1. J’ai besoin de gagner du temps. Je ne me souviens pas, dis-je à voix basse. Pascha numéro 1 esquisse un sourire compréhensif et entreprend à nouveau de m’expliquer.

Une femme métisse asiatique, menue, vêtue d’un peignoir à grosses fleurs, traverse, aérienne, le hall d’entrée et se met à traduire dans les faits les explications de Pascha numéro 1. Elle insère des billets dans un gros appareil accroché au mur. La somme sera transférée directement sur le compte qu’elle a au Pascha. Tout se passe d’une façon très simple, indique Pascha numéro 1, il faut juste que ce compte soit toujours approvisionné.

Et si un jour, je ne peux pas régler la chambre ? Ça pourrait être le calme plat, comme en ce moment. Pascha numéro 1 hausse les épaules. Bien sûr, il serait possible de prendre un crédit. Mais à condition de vraiment rattraper le coup les nuits suivantes. En ricanant, Pascha numéro 1 m’explique qu’ici, ça s’appelle suck and fuck [6] » :

Tu n’as jamais encore travaillé dans un bordel, n’est-ce-pas ?
— Non.


Arrive Pascha numéro 2, que l’on me présente comme le manageur. Un petit homme maigre. Il me jette un regard critique, fait un signe avec la tête et disparaît. Personne ne contrôle mon sac à main, j’avais pourtant pris soin de n’y glisser que des préservatifs et du maquillage, pour paraître aussi crédible que possible.

Maintenant, Pascha numéro 1 se lève et d’un signe de la main m’invite à le suivre. Nous commençons la visite de l’établissement. Je m’intéresse à ce qu’il fait dans la vie. Je suis le videur.

Un certain taux d’alcool est bon pour le business

Nous montons dans un ascenseur peu spacieux et allons au dixième étage. Là, on voit même la lumière du jour. Voilà la cantine du Pascha. Elle a déjà connu des jours meilleurs. Pascha numéro 1 loue la cuisine qui fonctionne 24 heures sur 24, et il y a même des boissons non-alcoolisées disponibles à volonté. Sur le passe-plat de la cuisine se trouve une assiette avec un tas de purée ; le médaillon de porc, annoncé sur la carte du jour, se trouve probablement en-dessous. Fifteen Euros » [quinze euros], dit une femme blonde en pointant son doigt vers l’assiette. Elle se sert une boisson sans alcool. Mais c’est aussi cher qu’au restaurant ! , dis-je. On n’est pas dans un resto U ici, déclare Pascha numéro 1.
Commander des repas à l’extérieur est interdit. Si je compte bien, il faut un suck and fuck pour payer trois repas. Septième étage : Ici sont logés nos trans [7], explique Pascha numéro 1, en prenant l’escalier pour descendre au cinquième étage. Je commence à perdre patience.

On n’était pas partis pour visiter une chambre ? Oui, bientôt, répond Pascha numéro 1 qui s’apprête à descendre au quatrième. Je m’arrête devant une grande affiche, montrant une « infirmière » en très petite blouse. Qu’est-ce que c’est ?, je pose la question aussi naïvement que possible. Une chambre à thème, dit Pascha numéro 1. Il y en aurait plusieurs, en fonction de mes techniques préférées. Sado-maso peut-être ? Je rétorque que j’ai rencontré le plus grand succès auprès des hommes en étant tout simplement moi-même. Oui, être naturelle, ça aussi c’est... bien, murmure Pascha numéro 1.

Au fond du couloir, il ouvre une porte fermée à clé. Nous nous trouvons dans un « cabinet médical » avec chaise gynécologique et baignoire-jaccuzzi. Après utilisation, la pièce est immédiatement nettoyée par une équipe de nettoyage professionnelle, indique Pascha numéro 1. Nous poursuivons notre visite. Quatrième étage, ici, tout se ressemble. Pas de lumière naturelle, les murs peints couleur terre-cuite, des ornements et lampes dites orientales, beaucoup de portes fermées, devant lesquelles sont postés des tabourets en bois, avec, par-ci par-là, une serviette posée dessus : le signe qu’un client occupe la chambre. Je m’informe de la manière dont il faudra que je m’habille. Ça n’a aucune importance, me dit Pascha numéro 1. Pas entièrement à poil ; mais les seins nus, oui.

Sur le fond, Pascha numéro 1 n’est pas un type antipathique. Tandis qu’il me fait visiter l’établissement en parlant de la pluie et du beau temps, j’ai quand même envie de lui hurler dessus : Rien à foutre de la météo ! Tu n’es pas au courant que, dans la prostitution, deux femmes sur trois souffrent des mêmes syndromes de stress post-traumatiques que les victimes de torture, et que neuf sur dix finissent dans la misère ?
Mais je ne dis rien, bien évidemment.

Nous abordons maintenant les dangers du métier. Chez moi, au moins, je serais en mesure de décider qui je laisse rentrer. Que faire si un trou du cul me frappe ? Pascha numéro 1 repousse cette idée. Non, non, ici je serai toujours en sécurité ; lui-même est là pour écarter à l’entrée les hommes alcoolisés et les râleurs.
Mais dans le tarif d’entrée au “Pascha Nightclub”, les boissons alcoolisées sont incluses... — Un certain taux d’alcool est bon pour le business, me répond Pascha numéro 1. Et les chambres sont bien évidemment équipées de boutons d’alarme. Rassurant. Alors, je peux enfin voir une chambre ?

On trouve tout le nécessaire à la boutique du bordel. Tu n’as donc jamais besoin de sortir du Pascha !

En parcourant au pas de course les couloirs du bordel, je jette un coup d’œil furtif sur les femmes alignées sur les tabourets devant les chambres. Presque toutes sont jeunes et minces. D’étage en étage, je ressens de plus en plus de respect pour ces femmes qui gagnent leur pain ici – et j’en perds de plus en plus pour les hommes qui les regardent comme si elles étaient de la chair fraîche à l’étal d’une boucherie. J’aimerais bien parler à l’une d’entre elles, mais Pascha numéro 1 est pressé. Quand, en passant, je fixe le visage des clients, ils baissent les yeux. Troisième étage. Du salon de coiffure, on nous salue gentiment.

Le styliste et ses collègues sont en train de rigoler, sur la chaise est assise une femme avec des bandes d’aluminium dans les cheveux, un petit chien blanc vient vers nous et, un court instant, la vie au Pascha semble correspondre exactement à celle que les propriétaires aiment tant vanter dans les médias : celle d’une grande famille ! Deuxième étage. La boutique. Ici on trouve tout le nécessaire pour le boulot : des préservatifs, des vêtements, des chaussures à talon. Tu n’as donc jamais besoin de sortir du Pascha !, s’enthousiasme mon accompagnateur.

Finalement, Pascha numéro 1 se dirige vers un couloir. Il s’agirait d’une chambre plus ancienne. Je rentre et n’éprouve immédiatement qu’un seul souhait : retrouver le parfum patchouli du Pascha. L’odeur dans la chambre me prend tellement à la gorge que j’ai du mal à respirer. C’est normal, impossible d’aérer, les fenêtres sont recouvertes d’une couche de plastique noir, cachées par des rideaux d’un blanc jauni. Un lit énorme prend toute la place. Je teste le mince matelas en mousse. Inconfortable , dis-je. Tu n’es pas là pour dormir, me répond Pascha numéro 1 en ricanant. Je vois que le bouton d’alarme a la forme d’un téléphone.
La prochaine fois, il m’expliquera comment, en cas de besoin, je pourrais appeler à l’aide. Et, bien sûr, je pourrais même habiter ici !

J’apprends que le médecin – un seul pour toutes les femmes ? – vient régulièrement pour des rendez- vous. Bonjour tristesse : une espèce de natte pour dormir, une armoire chancelante en contreplaqué, une petite table, une ampoule au plafond, une salle d’eau minuscule.

À côté, je vois deux femmes dans une chambre meublée à peu près convenablement ; assises sur leurs lits, elles papotent. Au vu des 4 800 euros que le bordel réclame pour une occupation à plein temps pendant un mois, je préfèrerais de loin investir cette somme dans la location d’une maison avec jardin.

Quand le Pascha tourne à plein régime, il y a plus de cent hôtesses présentes. Ainsi, le bordel, grâce au seul loyer dont doivent s’acquitter les femmes, rapporterait déjà un demi-million d’euros chaque mois. S’y ajoute l’argent encaissé pour l’entrée au « Pascha Nightclub », l’entrée pour les clients au Laufhaus, le « Gentleman-Club » au onzième étage, le restaurant ainsi que les revenus tirés des produits dérivés comme les tee-shirts Pascha, la Vodka Pascha, les préservatifs Pascha. Une vraie mine d’or. Pour les propriétaires du Pascha.

Les femmes payent 60 euros par séance de travail. Juste pour avoir le droit de s’installer au bar. Une séance de travail dure dix heures

De retour au rez-de-chaussée, nous faisons un saut au « Pascha Nightclub », le club de striptease à proximité du bordel. Les chaises sont remontées sur les tables, la lumière est crue, l’immense pénis en bois sur l’estrade, poussiéreux : le tout est loin d’être aussi séduisant que dans le clip publicitaire que diffuse le Pascha pour son bar table-dance. Pascha numéro 1 me demande si je souhaite des renseignements concernant le « Club du 11ème étage ». Je les souhaite.

Il me met entre les mains d’un collègue, appelons-le Pascha numéro 3. Celui-ci m’informe sur les conditions de travail au Bel-étage. Comme l’écrit un grand quotidien : un sauna, où un harnais en cuir pend mollement du plafond. En un mot, le Gentleman-Club.

Allons-y. Pascha numéro 3 explique :

1 : Celle qui n’est pas d’accord pour sucer sans préservatif ne peut pas travailler au Club.


Et le sida ? Tu peux aller au "Laufhaus", répond-il d’un air impassible.
Le service standard inclut également :

2 : Toucher le client, partout, et pas seulement au visage.
3 : Le sexe vaginal dans toutes les positions que désire le
client.
Et 4 : si jamais le client choisit deux filles du « Club », il y a
aussi les jeux d’amour lesbien.

La pénétration anale, c’est à toi de décider. Sachant qu’un tel extra fait bien entendu monter les enchères.

Les femmes payent 60 euros par séance de travail au « Club ». Juste pour avoir le droit de s’installer au bar. Les clients doivent s’acquitter d’un droit d’entrée de 60 euros. Puis de la même somme à la femme pour 30 minutes de sexe. Une séance de travail dure dix heures, m’informe Pascha numéro 3.

Celle qui ne fournit pas les services standards doit dégager. Car les clients du Pascha ont une garantie de remboursement. Si nous apprenons que tu ne suces pas sans préservatif ou que tu ne tiens pas les engagements vis-à-vis du client, c’est mauvais, dit Pascha numéro 3. Sans toutefois préciser ce que mauvais veut dire exactement. Il est très mal vu de simuler un acte, mais le pire serait de refuser un rapport sexuel avec un étranger. Quand, le week-end, débarque un car d’Indiens, les a priori seraient mauvais pour le commerce.

À qui appartient véritablement le Pascha ? C’est presque impossible de le savoir

Je murmure qu’il faut encore que je réfléchisse. Je me retrouve à nouveau dans le hall d’entrée avec Pascha numéro1. Il m’assure que je peux prendre mon temps. Seulement, l’automne, il faut faire vite, car c’est la saison des salons professionnels à Cologne. Et là, on tourne à plein régime.

Il me donne un tract avec les conditions de location et une carte de visite, sur laquelle figurent également les numéros de téléphone des succursales du Pascha à Munich, Salzbourg et Linz.

Question de fond : à qui appartient véritablement le Pascha ? C’est presque impossible de le savoir. La seule personne vraiment identifiable parmi les propriétaires est Hermann Müller qui a récemment célébré son 60ème anniversaire, entouré de 250 invités, au « Casino Montesino » à Vienne. Parmi eux, le chanteur de Maya l’Abeille, Karel Gott [8], qui a entonné la chanson d’anniversaire. Pascha Müller est une personnalité connue. Depuis quatre ans, il fait partie de l’émission de poker « German High Roller » à côté de stars comme Boris Becker. Le thème de l’émission : On joue pour le gros billet. Sur le site pokernews, Müller clame qu’une cigarette raccourcit la vie de deux minutes – mais une journée de travail de huit heures. Une journée de travail au Pascha raccourcit probablement la vie de huit jours.

Le dernier projet de Müller n’a pas aussi bien tourné : le Pascha de Berlin, logé dans les murs de l’ancien bordel « Bel ami » en plein coeur d’un pâté de maisons du chic quartier du Westend. Cinquante jours après l’inauguration, au printemps 2012, l’établissement était obligé de fermer, rapportait la presse locale. La raison : était déclaré aux autorités un établissement de bien-être. Mais ce que l’on y proposait était des services de nature sexuelle. Mais Müller n’est pas du genre à se décourager. Il a déclaré à la presse populaire être à la recherche d’un nouveau bâtiment dans la capitale. Sa clientèle la plus fidèle reçoit régulièrement des invitations pour mettre dans le trou [9]. Il ne s’agit pas de journées portes ouvertes au Pascha, mais de tournois de golf, les « Pascha Open ». En septembre dernier, pour la sixième fois, ils ont eu lieu au « Golfclub Schloss Miel » (NDLR : il s’agit d’un château situé dans la ville de Miel, avec un terrain de golf), près de Bonn ; suivis pour tous les participants de la « Nuit du Joueur », au Pascha, bien entendu.

Sur le site web du château raffiné (un terrain de golf dans une ambiance princière), on ne trouve strictement rien sur cette collaboration illustre, ce qui n’est pas le cas sur le site du Pascha. Après tout, c’est pour la bonne cause. Selon ses propres dires, le Pascha collabore avec une association appelée « Be your own hero [10] », organisme de lutte contre le sida, fondé par un sportif de l’extrême, Joachim Franz, dont l’engagement a été reconnu publiquement en 2011 par l’Ordre du Mérite. Cette année, les participants vont à nouveau soutenir un projet pour des enfants malades du sida qui sont pris en charge dans la section pédiatrie du CHU d’Hanovre, promettait Müller sur la page Facebook de « Pascha Entertainement ».

Jusqu’à maintenant, nous n’avons reçu aucun don du bordel Pascha, ni été informés d’une collecte en notre faveur, rétorque le professeur Ulrich Baumann, responsable du service pédiatrie, à EMMA. Le service aurait une fois reçu un don à hauteur de 20 000 euros de la part de l’association « Be your own hero ». Mais à la clinique, on ignorait absolument que l’un des bienfaiteurs n’était autre qu’une grande maison close.

Harald Müller est le frère du chef du Pascha, Hermann Müller. Selon « Pascha Entertainement », il est également le coordinateur du tournoi de golf. Mais aujourd’hui, les médias ont plutôt tendance à le présenter comme le gardien du bordel de Cologne. Et comme « Prince Harald 1er ». Car, au cours de la saison 2012/13, Harald Müller a été élu Prince de carnaval dans la petite ville de Pulheim, à proximité de Cologne.

Un gardien de bordel devient Prince de carnaval rapportait la presse populaire sans cacher son étonnement. Mais ce qui l’intriguait là-dedans, ce n’était pas le fait qu’un employé de bordel puisse être nommé Prince de carnaval – une fonction très honorable en Rhénanie – mais le fait que quelqu’un né en Franconie ait pu obtenir un tel honneur. Un père de famille (ayant un fils) a immédiatement déclaré au journal qu’il avait l’intention de débarquer avec tout son « régiment [11] » pour le table-dance au Pascha. Dans la petite ville bien bourgeoise de Pulheim, où réside également un ex-ministre, cela ne semble choquer personne. Même pas les épouses du « régiment » apparemment.

Armin Lobscheid est le gérant du « Nightclub » du Pascha, au septième étage, réservé aux transsexuelles, mais aussi du « Pascha Hotel ». C’est en tant que commerçant qu’il est le plus souvent cité dans la presse. Âgé de 55 ans et vivant avec sa femme et ses deux filles dans un village, il est amateur de chasse aux antilopes en Sibérie, écrit le quotidien conservateur Die Welt.

Lobscheid a raconté à la presse locale qu’au Pascha, il a démarré comme gérant après avoir pris un congé parental de trois ans. Depuis 2001, il y est responsable des affaires. C’est encore lui qui est à l’origine de concepts de pub comme celui-ci : tout homme qui accepte de se faire tatouer sur le bras le logo du Pascha, gagne une entrée gratuite à vie. Il semble que quarante hommes aient répondu à cette invitation.

Un certain Thomas Gaj est, lui, le gérant du « Club Pascha », du onzième étage. De lui, on ne sait pas grand chose. On peut se demander pourquoi. Toute la structure de l’entreprise Pascha est de toute façon assez nébuleuse. Malgré une bonne enquête, rien ne filtre au sujet du chiffre d’affaires et des bénéfices réels.

Quelques scandales ont toutefois été révélés au public : en 2005, la police, lors de l’opération au nom de code « Printemps contre la traite des êtres humains [12] », a arrêté 23 femmes dans la prostitution, parmi lesquelles quatre mineures. Le Pascha en est sorti sans être inquiété [13]. Et lors de la Coupe du monde de football de 2006, 30 intégristes islamistes auraient, selon un journal, protesté dans la Hornstraße. La raison ? Sur la gigantesque affiche du Pascha, ornée du slogan : le monde entier est l’hôte des copines, se trouvaient aussi les drapeaux de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Le Pascha a donc passé un coup de peinture sur ces deux drapeaux.

En 2010 à Cologne, on démasquait un Grec de 37 ans qui prétendait être médecin. Il aurait entre autres tenu un cabinet au Pascha où il aurait apporté régulièrement des soins à des femmes dans la prostitution. Pour un forfait mensuel de 2 500 euros. Le Pascha indique ne pas avoir soupçonné qu’il s’agissait d’un imposteur. L’affaire est devant le tribunal.

Les affaires ont vraiment mal tourné en 2011, à Munich. Là, trois gérants du Pascha se sont retrouvés devant le juge. Le procureur leur reprochait des faits de proxénétisme par contrainte. Entre autres, ils auraient, au Pascha de Munich, contraint des femmes à avoir des rapports oraux sans préservatif. Devant l’impossibilité de prouver ces accusations, les trois hommes étaient relâchés.

Et à propos : les trois Paschas à qui j’ai eu à faire lors de ma visite ne se sont à aucun moment doutés que je n’étais pas une professionnelle mais une journaliste en reportage dissimulé. Il n’y a qu’une personne que je n’ai pas pu tromper : la prostituée quadragénaire du premier étage. Quand nous passons à côté d’elle, elle me regarde brièvement, droit dans les yeux et lance à haute voix : Curieux ! Son ton est clair : avec celle-là, il y a quelque chose qui cloche.

Elle a raison. Car, après avoir visité le Pascha, il me semble encore plus inimaginable de travailler dans ce métier comme les autres. De toute façon, je n’y suis pas obligée. J’ai un boulot, je suis capable d’assumer mon loyer. Contrairement à « Nicole », et à toutes les autres, qui, dans 95% des cas, sont dans une situation mille fois plus misérable que mon alter ego.

P.-S.

Merci au magazine EMMA de nous avoir permis de publier gracieusement ce reportage paru initialement dans leur numéro de janvier-février 2013. La traduction est de Suzanne Krauze.

Vous pouvez télécharger sur cette page, ci-dessus, ce reportage en .pdf tel que paru dans notre numéro de Prostitution et Société n°178. Vous y trouverez des informations complémentaires sur la déréglementation du proxénétisme en Allemagne et la mobilisation militante qui la combat.

Notes

[1La « Coalition rouge-verte » désigne l’alliance gouvernementale rassemblant le Parti social-démocrate allemand (SPD) et les Verts.

[2L’auteure, Alexandra Eul, est reporter au sein du magazine féministe allemand EMMA.

[3Le mot employé en allemand, Mieterin, signifie « la locataire », le Pascha louant des chambres aux personnes prostituées. Nous avons traduit par « hôtesse », le mot « locataire » nous semblant décidément trop banal.

[4Heidi Klum est mannequin et joue dans des publicités et des séries télé.

[5Plusieurs hommes ayant des actes sexuels avec une femme.

[6Sucer et baiser.

[7TranssexuelLEs.

[8Chanteur allemand très connu dans les années 1970/1980, également interprète de chansons pour enfants.

[9Ce qu’en termes de golf, on appelle putter.. Le verbe allemand, Einlochen, se traduit littéralement par mettre dans le trou.

[10« Sois ton propre héros ».

[11Association locale de carnaval.

[12« Frühlingszauber gegen Menschenhandel ».

[13On voit ici comment le régime réglementariste protège... les tenanciers.


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