dernière mise à jour ¬ 22/05/17 | lundi 22 mai 2017 | je m'abonne | sommaires

Expatriés et "clients" : L’éloignement, ou la fin des scrupules

janvier 2015, par Aurélie Rolland

Notre correspondante a travaillé plusieurs années comme expatriée au Vietnam et au Laos. À cette occasion, elle a pu observer de près le phénomène prostitutionnel et en côtoyer quotidiennement les acteurs, en particulier de nombreux « clients ». Elle évoque ici, sans cacher sa colère, le procédé d’euphémisation de la violence qui permet aux prostitueurs de se voiler la face voire... de se décerner des palmes « humanitaires ».

Vous ne les verrez jamais arpenter les trottoirs des quartiers dits chauds de la capitale parisienne. Vous ne les verrez pas plus dans les bars à hôtesses en Belgique ou les discothèques de la Jonquera. Pas de « ça » chez eux.

Mais ici, à Phnom Penh, Pattaya ou Hanoi, c’est différent, comprenez-vous. C’est cul-tu-rel. Vous les entendez alors dérouler le laïus habituel, maintes fois repris, sur notre morale occidentale qui stigmatise honteusement l’acte sexuel alors qu’ici, même tarifé, c’est naturel voyons, c’est dans les mœurs ! Il n’y a pas de don de soi et tout se passe en bonne intelligence, dans l’échange et la compréhension mutuelle. Les mœurs ont bon dos ; pour un peu, vous vous sentiriez presque d’un ethnocentrisme moralisateur tout à fait déplacé.
Les expatriés « clients » de la prostitution brandissent l’exemple du bon père de famille autochtone qui va fêter la naissance du petit dernier chez « les filles » ; on vous parle des traditionnelles virées entre amis ou avec des collègues pour célébrer un succès professionnel ; et, bien sûr, vous ne couperez pas à l’alibi économique. Si vous êtes assez compréhensif, vous entendrez des perles du genre : tu sais, on nourrit plus de villages que la Croix Rouge, ou encore, assorti d’un clin d’œil complice, huit euros, t’appelles ça payer ?

Une « demande » de prostitution entretenue et stimulée

Décomplexé. Tel est le mot d’ordre de l’expatrié occidental, notamment français, qui consomme en Asie de la chair fraîche « locale » de la même manière qu’il goûte avec application la gastronomie du pays. En aventurier dépaysé, il laisse ici libre cours aux élans qu’il muselle bien souvent sur son continent d’origine. Chez lui, il condamne un marchandage odieux ; ici, il s’autorise à peu de frais un supplément d’exotisme, en s’aveuglant sur le frisson transgressif qui ajoute subtilement au plaisir. Et ce, avec toute la facilité offerte par un système complice, système que ces expatriés sont les premiers à condamner officiellement dans les dîners mondains où l’alibi culturel passe bizarrement moins bien que dans les discours tenus la veille, au bar, devant une bière.

Car l’éloignement semble garantir l’impunité : juridique, psychique et morale. Ici, tous l’ont bien compris et beaucoup en profitent : États, « clients », proxénètes, intermédiaires et commerçants de tous ordres, au détriment bien sûr des personnes prostituées. Les inégalités économiques créant des situations aberrantes, les rabatteurs n’ont aucun mal à convaincre des parents peu informés qu’ils vont assurer à leurs enfants un avenir décent et inespéré. Et certaines familles vont jusqu’à pousser délibérément leur progéniture à la prostitution pour échapper à la fatalité de la misère. Car, la demande est là, entretenue et stimulée. Le piège se referme.

Dans ces pays à l’organisation sociale très cloisonnée et aux traditions valorisant le sacrifice pour la communauté, les victimes, désavouées par la société, manquent de moyens ou de soutiens pour faire valoir leurs droits élémentaires et craignent avec raison de sévères représailles. Ce schéma très favorable au système prostitueur, est encore dopé par la corruption généralisée. Le client est déculpabilisé ; la personne prostituée se retrouve aphasique et impuissante. La voie est pavée pour l’exploitation de masse, la globalisation d’une économie de la prostitution et l’expansion du tourisme sexuel.

Des arguments pseudo-ethnologiques pour déguiser l’exploitation

Le « client » expatrié vous en voudrait toutefois de le confondre avec un « banal » touriste sexuel. Il n’est pas venu à dessein, et il respecte la culture, lui. Pas question de l’associer à ces prédateurs sans vergogne, ces Tintin au Congo du sexe qu’il condamne d’ailleurs sans coup férir. Ne vous avisez pas de vous méprendre : ici les clients sont des « amis » généreux, qui vont jusqu’à se féliciter d’aider ces jeunes hommes ou ces filles qu’ils font parfois passer – y compris à leurs propres yeux – pour de petitEs amiEs officielLEs.

Cadeaux, sorties et autres mises en scène sociales : même si la personne prostituée (le vilain mot !) ne rechignera jamais à exécuter le bon vouloir de son « client », ce n’est en aucun cas considéré par celui-ci comme un échange marchand glauque, indigne de sa précieuse estime de soi conservée intacte. Ces messieurs ont leur dignité.

On voudrait demander à ces hommes si les mots asservissement sexuel, néoesclavagisme ou encore trafic humain leur disent quelque chose.
Songent-ils que la personne qu’ils ont au bras, avec laquelle ils ont potentiellement échangé vingt phrases et qui se plie à leurs caprices, en apparence de bonne grâce, n’est pas là pour leurs beaux yeux mais parce que – directement ou indirectement – ils la rémunèrent pour cela ? En espèces, en nature, en symbole, en espoirs d’un avenir meilleur.

Savent-ils qu’elle est généralement la proie d’une de ces filières organisées, qui arpentent les villages des zones les plus démunies en exhibant dollars et promesses mensongères ? Qu’elle a quitté les siens, peut-être depuis l’enfance, et s’est marginalisée pour entretenir une famille ? Qu’elle est isolée, harcelée et violentée par ses « clients », ses souteneurs ou la police ? Qu’elle peut souffrir de problèmes de conscience par rapport à sa religion ? Tenir le coup grâce à l’alcool ou la drogue ? Qu’elle met chaque jour sa santé en péril et que son avenir est des plus précaires ? Dans ce contexte, leur pseudo- générosité n’est ni plus ni moins que de l’exploitation.

Il est temps d’ouvrir les yeux des aveugles volontaires : aux pays des moussons et des sourires, la misère n’est pas moins pénible au soleil. La violence est la même, tout comme la souffrance et la responsabilité des « clients ». Mais visiblement, pas leur sentiment de culpabilité...

La violence n’a pas de frontières et leur pléthore d’alibis fallacieux ne fait que la dissimuler. Le système prostitueur puise sa force dans la détresse de sociétés économiquement exsangues et dans les inégalités criantes qui s’y révèlent. Profiter, soulignons le mot, de la misère pour objétiser un être humain, ce n’est pas de la générosité, messieurs les bienfaiteurs bien-pensants, c’est du néocolonialisme primaire, d’autant plus écœurant qu’il est habillé d’arguments pseudo-ethnologiques opportunistes.

Cette « culture » – qui ferait du corps de l’autre un bien fongible, à leur disposition, sous prétexte qu’ils ont passé la douane avec un visa en règle et des devises en poche – ils l’invoquent quand cela les arrange. Pour le reste, ils se placent toujours – bien droits dans leurs costumes de lin blanc – sous la protection rassurante de leur Consulat.
Contrairement à la complaisance coupable, la lucidité la plus élémentaire aurait-elle également des frontières ?


Les "clients" exercent un racisme sexualisé

La sociologue Julia O’Connell Davidson, qui a décrypté dans de nombreux pays les discours des prostitueurs, montre qu’ils obéissent à ce qu’elle nomme un racisme sexualisé. Selon elle, beaucoup de « clients »
recherchent des prostituéEs dont l’identité ethnique, de caste ou nationale est différente de la leur. Femmes et enfants prostitués qui alimentent la demande locale sont souvent des migrants tandis que le recours aux prostituéEs
par les hommes augmente lorsqu’ils se trouvent à l’étranger. Le racisme, la xénophobie poussent les exploiteurs sexuels
à considérer les membres des groupes différents d’eux comme des prostitués “naturels”.

Ces préjugés permettent à ces hommes, retranchés derrière de prétendues coutumes permissives, de s’aveugler sur le préjudice qu’ils causent. O’Connell montre comment les prostitueurs n’ont besoin que de se livrer à une très légère distorsion cognitive des mentalités dominantes pour utiliser des prostituéEs, adultes ou mineurEs. Grâce aux idées reçues sur les sexes, la sexualité, la “race” et la prostitution leurs actes leur paraissent plus acceptables. Ce dédouanement se fait au prix d’une ségrégation par le sexe et/ou l’origine ethnique, qui ouvre la voie à
un pouvoir discrétionnaire sur l’autre... soit un véritable laisser-passer pour la violence.

Julia O’Connell souligne un autre fait important. Les « clients » des enfants prostitués
sont en majorité des hommes ordinaires, ayant habituellement recours à la prostitution adulte, qui, allant au bout de la logique de leurs discours de justification, finissent par franchir la barrière. Les « pédophiles », au sens clinique du terme, ne sont selon toute vraisemblance qu’une minorité de ces « monstres ».

Les citations proviennent de l’allocution de Julia O’Connell Davidson au IIème Congrès mondial contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, Yokohama, 2001. À consulter sur : www.csecworldcongress.org/fr/yokoha....


Paroles de "clients"

Réduire autrui à une caricature, le déshumaniser, permet d’abuser de lui en toute bonne conscience. Les préjugés racistes et sexistes fournissent un moteur efficace pour mener à bien ce procédé, omniprésent dans les discours des prostitueurs. En 2004, l’enquête L’homme en question menée par Saïd Bouamama pour le Mouvement du Nid donnait la parole à une centaine d’entre eux. En voici des extraits révélateurs.

Du « bonheur » des enfants prostitués

En Thaïlande, on ne peut pas faire autrement. Il y avait des jeunes, il y avait des enfants. À ce sujet, on sait ce qu’il faut penser de la pédophilie qui est une chose assez abominable. Mais il y a des choses qui donnent à réfléchir. J’ai vu des petites filles et des petits garçons qui se prostituaient. Moi, ce n’est pas mon truc ; je regardais avec un œil extérieur et je les voyais souriants, l’air heureux, les adultes avec qui ils étaient avaient l’air bien. Par contre, j’ai vu en Inde des gosses qui travaillaient dans des ateliers. Hé bien, quand vous voyez la gueule des gosses dans l’atelier et la gueule de ceux qui se prostituent, je me demande lesquels sont les plus malheureux.

C’est un sport là-bas

Les Thaïlandaises jouent très bien le jeu, c’est pas comme une prostituée française qui va rien vous donner, qui va être mécanique. Là au bout des 10 premières minutes, elle fait comme si vous vous connaissiez depuis des années, comme si vous étiez un couple. Ils jouent bien le jeu en Thaïlande, c’est un sport là-bas.

La prostituée idéale

L’idéal serait qu’elles n’aient pas d’âme, qu’elles soient des poupées avec une mécanique sophistiquée, c’est pas une âme vivante, c’est une machine.


Entendu au procès d’un expatrié en 2008, en France

Je croyais qu’elles étaient consentantes, elles ne pleuraient pas. (...) Pour moi il n’était pas du tout question de ne pas leur donner de l’argent... c’était pour leur rendre service. (...) Il y a des carences éducatives en Afrique ; en France elles sont éduquées pour savoir ce qui est bien ou pas, pas en Afrique. (...) J’ai contacté des associations de lutte contre la prostitution des enfants en France, pour les aider.

Les trois premiers extraits proviennent de L’homme en question, Saïd Bouamama, IFAR-MDN, 2004.


© 1996-2017 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut