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« Sugarbabies », « sugardaddies »… ou la cocotte relookée

mars 2014, par Claudine Legardinier

Au masculin, l’argent. Au féminin, les mensurations. Fallait-il vraiment arriver au 21ème siècle pour voir triompher pareille division des rôles ? L’intense médiatisation de sites destinés à mettre en lien des messieurs fortunés et de jeunes "étudiantes" fauchées, comme seekingarrangement.com, désormais en ligne en version française, ne peut que contribuer à faire de nouvelles recrues. Naturellement, jamais le mot fatal – prostitution - n’est prononcé, pas plus que celui de proxénétisme.

Lancé selon le journal Le Monde par un entrepreneur diplômé d’une grande école américaine en 2006, le site seekingarrangement.com prétend compter un million d’étudiantes parmi ses abonnés (dont 7000 françaises) et revendiquerait 2,7 millions de membres dans le monde ; des chiffres impossibles à vérifier mais destinés à donner l’illusion d’un site de rencontres comme un autre, apprécié et bien achalandé : un plan de com’ relayé avec complicité par les médias.

Le but du site est présenté sous un dehors bon chic bon genre, et pour tout dire parfaitement hypocrite. Il s’agit de recruter des hommes (sugar daddies, "papas gâteaux") cherchant de jeunes femmes (sugar babies) pour les accompagner au restaurant ou à des soirées et qui, en contrepartie, leur offriraient de l’argent ou des cadeaux. Restaurant, cadeaux, on voit que l’euphémisme est de rigueur.

La réalité ? Le même éternel schéma éculé, les mêmes normes archaïques : des hommes, souvent d’âge mûr, utilisent leur statut de dominants pour obtenir un droit de cuissage théoriquement aboli mais réactualisable moyennant finances. Des femmes, jeunes ou très jeunes, qui sont renvoyées à leur statut d’objets sexuels, loin de toute prétention intellectuelle à parler à égalité. Chacun à sa place : à eux le pouvoir sexuel et financier, à elles la soumission et les agressions qui en découlent. L’ensemble est habillé, si l’on peut dire, de la présentation qui sied à l’époque. La cocotte entretenue d’antan se voit remplacée par la demoiselle sexy, inévitablement « décomplexée ». Un coup de baguette magique, celui du vocabulaire, est censé neutraliser cet avatar de la domination masculine pour en faire un conte pour enfants : « sugar » (sucre) « daddies » (papas) et autres « babies » repeignent ce paysage prostitutionnel en monde de tendresse filiale et de sucreries.

Derrière l’image « ludique », c’est le capitalisme le plus froid qui parvient, sans entrave, à imposer ses lois. On fait confiance à la réussite du créateur du site qui revendique, pour sa prometteuse carrière, une position de leader sur un créneau en pleine expansion Outre-Atlantique. Ainsi, les mères maquerelles se sont réincarnées en jeunes loups du e-commerce. Et pour les « clients », il est clair que l’argument de l’étudiante, qui fait partie du plan de marketing, est particulièrement vendeur.

Aux Etats-Unis où la prostitution est interdite, personne n’a trouvé le moyen d’interdire le site ou de faire arrêter son responsable. On peut se demander ce que viendrait à faire la France si la loi destinée à faire reculer le système prostitutionnel, et qui prévoit la pénalisation des « clients », était définitivement votée. On pense plus encore à son volet « prévention » dont l’urgence, une nouvelle fois, est ici parfaitement illustrée.


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