dernière mise à jour ¬ 07/12/17 | jeudi 7 décembre 2017 | je m'abonne | sommaires

Chicago

Une enquête sans précédent aux USA : qui sont les proxénètes ?

septembre 2010, par Elise Guiraud

Brenda Myers-Powell, "survivante de la prostitution", et Jody Raphael, chercheuse en droit d’une université de Chicago, ont mené une enquête fouillée auprès de vingt-cinq anciens proxénètes. Si la faiblesse de l’échantillon ne permet pas d’affirmer rendre compte de la planète proxénète, cette enquête apporte toutefois de solides confirmations, de vraies surprises et d’intéressantes pistes pour l’action.

Les dix-huit hommes et sept femmes qui composent l’échantillon sont devenus proxénètes à vingt-deux ans en moyenne et le sont restés une quinzaine d’années. 
Myers-Powell et Raphael évaluent à plus de quatre mille le nombre de personnes prostituées qu’ils ont exploitées dans le temps de leur vie de proxénète. En moyenne, chacun exploitait entre deux et trente personnes à la fois, quasi exclusivement des femmes, qui étaient prostituées pour la plupart à travers des services d’escorts, mais aussi dans des bars de strip-tease, salons de massage, bordels clandestins. D’autres fournissaient des femmes et des filles pour des soirées privées ou les acheminaient auprès de prostitueurs contactés par Internet.

Une industrie familiale

La majorité des proxénètes interrogés a d’abord été prostitué, à partir de 15 ans en moyenne. C’est le cas de plus d’un homme sur deux et de la totalité des femmes. 88% rapportent avoir été victimes de violences physiques dans leur enfance, 76% ont été agressés sexuellement. Pour 60% d’entre eux, il y avait dans la famille et parmi leurs proches des personnes qui étaient prostituées et/ou proxénètes. Sans que la question leur ait été posée, la moitié d’entre eux a précisé spontanément qu’ils avaient fui leur foyer à cause des violences dont ils étaient victimes. Brenda Myers-Powell et Jody Raphael décrivent la prostitution comme une industrie familiale, la plupart des personnes interrogées ayant été prostituées par un proche, en plus de la grande variété de violences physiques et sexuelles subie.

Quatre itinéraires vers le proxénétisme

Les auteures constatent que la plupart des proxénètes le sont devenus à la demande d’une tierce personne, et résume quatre "itinéraires" possibles.

- Une chose menant à une autre

68% de l’échantillon a été prostitué avant d’être proxénète. Cette précoce implication dans le système prostitutionnel a pu jouer le rôle d’un marchepied, d’une formation vers le proxénétisme. D’autres sont venus par des activités qui peuvent être liées au système prostitutionnel, par exemple l’un fut d’abord chauffeur de taxi : à force de charger des "clients" prostitueurs qui lui demandaient de leur trouver des prostituées, il a commencé à prendre sa part de bénéfice en tant qu’entremetteur, pour en venir finalement à créer son propre "business".

- L’obligation de survivre

La grande majorité des personnes interrogées ayant été confrontée à des actes de violences, ayant fugué ou étant jetée dehors par la famille, les auteures rapportent sans surprise des conduites de survie, vécues comme dictées par la nécessité. 

- Le poids de la contrainte

L’enquête signale des faits de contrainte, particulièrement pour les hommes insérés dans un gang criminel. Y est évoqué aussi une forme de conditionnement exercé sur certains, citant un des répondants :

C’était un mode de vie à la maison et dans le voisinage. [Le proxénétisme] c’était quasi héréditaire (...) je voulais être respecté comme mon papa.

Toutes les femmes de l’échantillon ont d’abord été prostituées avant d’évoluer vers le proxénétisme ; selon les auteures, elles ne l’ont pas toutes fait volontairement.

L’une d’elle, prostituée à douze ans par sa propre mère, vendue et revendue d’un proxénète à l’autre des années durant, explique avoir à l’époque pensé que tout ça était normal. Dans un "salon de massage", le propriétaire lui demande de surveiller les lieux, puis de recruter, lui promettant que si elle y parvient elle pourra gérer elle-même l’endroit.

J’ai été maquerellée [1] toute ma vie, exploitée par ma famille, vendue au premier venu. J’étais fatiguée de vendre mon propre corps. C’était pas mon idée à la base mais je connaissais toutes les ficelles et les filles me faisaient confiance.

Au reste, défigurée à coups de couteau dans une bagarre, sans qualification scolaire, elle ne voit aucune autre solution pour gagner sa vie bien qu’elle dise avoir envie de fuir tous les jours.

Une autre femme, âgée de trente ans, violée et prostituée depuis l’enfance, et dont la mère fut le premier proxénète, explique :

Vous appellez ça du proxénétisme, moi j’appelle ça survivre et être maligne. Dans ce monde, on prend ou on se fait prendre. Et moi, plus personne ne m’aura comme ma mère l’a fait.

- Exercer le pouvoir et le contrôle

Pour de jeunes hommes et femmes issus de foyers marqués par la violence domestique, victimes eux-mêmes de violence physique ou sexuelle, le proxénétisme est parfois vécu comme une manière d’avoir enfin du pouvoir et du contrôle sur son environnement.

Toute ma vie (...) j’ai été traité comme de la merde (...) mais quand j’ai eu ces dames qui me laissaient contrôler leur vie et me donnaient leur argent, et auraient fait tout ce que je demandais, j’avais toutes les cartes en main. Chaque homme aurait voulu être moi.

Le recrutement et l’argent

Certains proxénètes travaillaient pour d’autres organisations, d’autres possédaient leur propre "business" ; tous opéraient sous couvert d’agences d’escorts, de bars de strip-tease, de salons de massage... Les femmes proxénètes étaient également sous contrôle d’un gang criminel.

Le "recrutement" de nouvelles personnes prostituées représente l’activité principale des proxénètes interrogés, car, disent-ils, les "clients" demandent continuellement de la variété et de la nouveauté. Pour repérer leurs proies, tous expliquent se concentrer sur un critère, la vulnérabilité des victimes.

L’un d’eux explique qu’il recherchait celles qui feraient n’importe quoi pour quitter leur foyer pourri et échapper à leurs putain de parents. Beaucoup évoquent un "sixième sens" qui les aurait aidé à repérer les personnes en détresse : vous savez, on peut sentir le désespoir.
L’un propose ce portrait-robot : Qu’est-ce qu’on recherche ? Des plaies et des bosses, malheureuse avec ses parents, abusée par un minable. Les milieux défavorisés ne sont pas leurs seuls viviers : certains privilégient les "filles de la haute" - tout autant victimes de violences sexistes - et ciblent les toxicomanes, celles qui veulent se défoncer. 

Les "clients" prostitueurs sont décrits comme innombrables (Ils semblent tomber des arbres, dit un proxénète), avides et imbéciles. La plupart sont des hommes blancs ou des asiatiques riches ; Du haut de gamme avec de l’argent, ils achetaient du sexe pour avoir tout ce qu’ils voulaient sans aucune contrainte, des gros bonnets ; mais aussi monsieur tout-le-monde, du paysan à l’astronaute.

Un tiers des proxénètes gardait tout l’argent des "passes" : Tu ne gardes pas le contrôle sur ton écurie si tu autorises tes putes à garder un centime de l’argent. D’autres (16%) pratiquaient une forme de chantage affectif ; celles qui veulent se sentir spéciales, vivre auprès de leur homme, donnent tout l’argent, les autres en gardent la moitié.

Dans les agences d’escorts, un peu moins de la moitié de la passe est prélevée par "l’agence" ; le reste de l’argent va au proxénète pour au moins la moitié, sinon plus, selon les "services" (protection, vivres et couvert) que celui-ci fournit à la personne.

D’innombrables secteurs complices

Les déclarations des proxénètes montrent à quel point d’autres secteurs de la société profitent du système prostitutionnel, et lui permettent de se maintenir en dépit de son ancrage dans l’illégalité.
60% des proxénètes interrogés payaient les forces de l’ordre. Mais cette corruption généralisée s’étend à de nombreux autres acteurs : avocats, médecins, personnel des hôtels et lieux de conférences, salons, colloques et festivals, tenanciers de bars, boîtes de nuit et autres structures de loisirs, conducteurs de taxis... tous les secteurs d’activité pouvant jouer un rôle de maintien et/ou de promotion de l’industrie du sexe. Brenda Myers-Powell et Jody Raphael les qualifient d’importants rouages de la machine et signale leur transversalité à travers toutes les strates de la société.

Au regard de la forte demande pour l’achat de sexe observée par les proxénètes, écrit-elle, et l’obligation de partager les profits avec les services de police et d’autres acteurs, les proxénètes jugent que l’industrie du sexe est une activité sûre et acceptée par la société. L’un d’eux déclare :

Si des gens veulent quelqu’un à blâmer pour ça, ils ont besoin de jeter un oeil dans un miroir. On contribue tous à ce truc-là d’une façon ou d’une autre. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas autant d’argent à se faire.

Les proxénètes de l’échantillon voient une demande continuelle pour l’achat de sexe, un monde qui paraît l’accepter, divers participants qui se mettent en ligne pour toucher leur part. Alors pourquoi devraient-ils se sentir coupables ?, résument Raphael et Myers-Powell.

D’ailleurs, aucun répondant ne juge avoir choisi d’arrêter le proxénétisme. Selon la formule de l’un d’eux, tu ne quittes pas le proxénétisme, c’est lui qui te quitte. Ils évoquent diverses circonstances, principalement liées à l’âge, à l’état de santé.
Ainsi, un homme gravement alcoolique a dû arrêter complètement sa consommation d’alcool, et a décroché en même temps du proxénétisme : je n’avais plus l’estomac pour ça. Sobre, je ne pouvais plus faire ça, traiter des gens comme du bétail
Plusieurs femmes ont arrêté après avoir été dévalisées et agressées, peut-être chassées hors du business par des concurrents. 

Des réponses politiques à mettre en place

Lorsque nous regardons l’industrie du sexe du point de vue d’un maquereau ou d’une “madame” , expliquent les auteures, nous voyons un paysage composé d’une demande sans entrave et d’une industrie qui, bien qu’illégale, est supportée par de nombreux personnages. Généralement, cette activité apparaît ne présenter aucun danger, peu de travail et de gros profits.

En résumé, récapitulent Myers-Powell et Raphael, les proxénètes interrogés ont été exposés à de hauts degrés de violence dans leur enfance ; près de 70% d’entre eux ont été eux-mêmes exploités dans la prostitution, avec différents niveaux de contrainte et de violence, particulièrement les femmes qui toutes ont connu des épisodes de violence sexuelle et ont été prostituées par des proches dans le plus jeune âge. Une attitude commune transpire de leur discours : le proxénétisme les aide à regagner une forme de pouvoir, il aide aussi à “se rembourser”, à être payés pour ce qu’on leur a auparavant pris de force. À la tête de leur “entreprise”, ils pensent tenir la dragée haute aux “clients”, décrits comme des pigeons, avides, concupiscents. Et pour finir, ils observent à travers toutes les strates de la société une attitude d’encouragement à l’industrie du sexe.

Selon les auteures, éliminer la demande pour la prostitution — agir sur les "clients" prostitueurs — serait le seul moyen efficace d’en finir avec le proxénétisme, qui implique toujours l’exploitation de femmes et de filles vulnérables. En appui à cette politique, il est nécessaire de pénaliser plus fortement le proxénétisme pour le rendre moins attractif. Et plus que tout, il faut mettre un terme à la complaisance de la société pour le système prostitutionnel, son approbation muette de l’ensemble des violences sexistes, violences qu’elle qualifie de précurseurs pour l’entrée dans le système prostitutionnel.

P.-S.

From Victims to Victimizers : Interviews with 25 Ex-Pimps in Chicago
Jody Raphael et Brenda Myers-Powell
paru en septembre 2010, DePaul University/College of Law

Notes

[1Le mot anglais est pimped ; "pimp" veut dire "maquereau", et a donné aussi le verbe to pimp que nous nous proposons de rendre par "maquereller".


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