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Prostitution des jeunes, une banalisation évidente

août 2014, par Claudine Legardinier

Si rien ne permet encore de trancher l’éternelle bataille de chiffres sur les dimensions réelles du phénomène, les associations sont unanimes sur le rajeunissement des personnes qui entrent dans la prostitution. Réalité inséparable des migrations, ce fait touche aussi un nombre croissant de Françaises du fait des conditions socio-économiques actuelles et de la plus grande facilité du passage à l’acte.

Les associations s’accordent à noter un certain rajeunissement des personnes prostituées et une augmentation très nette du nombre des personnes mineures. L’Amicale du Nid a vu monter le pourcentage des 18/25 ans rencontrés dans la rue de 27% en 2010 à 35% en 2011 et dit y rencontrer de plus en plus de mineures étrangères. Pour Hélène de Rugy, déléguée générale, cela crève les yeux. Même les prostituées chinoises, connues pour être plus âgées, ont beaucoup rajeuni. Toutes les associations, à commencer par le Mouvement du Nid, témoignent aussi du fait qu’un certain nombre de jeunes majeurs disent avoir commencé la prostitution mineurs. L’association Hors la Rue, qui accueille de jeunes mineurs isolés, fait le même constat de rajeunissement et observe un enracinement et une banalisation de la prostitution [1] parmi ces mineurs et jeunes majeurs en situation d’errance rencontrés du côté de la Gare du Nord à Paris.

La querelle des chiffres

Nul n’est en mesure d’évaluer précisément l’ampleur de la prostitution des mineurs en France. En 2012, l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) relevait l’écart abyssal entre l’estimation de la police et celle de certaines associations. En 2013, le Rapport Olivier rapportait que l’Office Central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) compte six mises en cause de personnes mineures pour racolage en France en 2010, concluant à un phénomène marginal. La même année, la Brigade de répression du proxénétisme de Paris a détecté seize cas de prostitution de personnes mineures. Deux à cinq cas par an ont été identifiés officiellement à Lyon ou à Marseille. Il semble toutefois que cette prostitution ne s’inscrive pas dans le cadre de réseaux organisés [2].

La volatilité des mineurs dans la rue, la difficulté de connaître leur âge exact ajoutent à la difficulté. L’association Hors la Rue donne le chiffre de 4000 à 8000 mineurs livrés à la prostitution en France. L’Association contre la prostitution des enfants (ACPE), de 5000 à 8000. La délégation du Mouvement du Nid du Nord estime à une vingtaine le nombre de jeunes filles mineures sur les trottoirs. Les affaires se multiplient : de janvier à juillet 2014, les policiers lillois ont interpellé 21 mineures, trois fois plus qu’en 2012. Beaucoup de ces jeunes filles ont autour de 16 ans, mais certaines, pas plus de douze ans. Notre interlocutrice, l’éducatrice Liliana Gil, a pu suivre à elle seule 62 jeunes prostituées mineures rien qu’en Seine-Saint-Denis...

Pour Didier Jaffiol, responsable de l’Unité Judiciaire du secteur nord du Gard à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), la prostitution des mineurs, notamment des filles, est un énorme problème : sur nos 125 enquêtes en cours, 5% concernent des affaires de prostitution, ce qui est un chiffre important. Pour lui, sur 170 000 mineurs suivis en France, une grosse proportion des filles est en danger sur ce plan, et sur le plan sexuel en général. Toutes les gamines dans la rue sont concernées par la prostitution. On peut estimer qu’il y en a 6000, voire plus, qui se trouvent dans une zone grise. Nous sommes face à une misère sociale sans précédent.... La PJJ enregistre d’ailleurs une nette recrudescence des informations préoccupantes transmises à la cellule départementale pour alerter sur la situation d’un mineur en danger ou en risque de danger.

Au-delà de la prostitution des mineurs, celle des jeunes majeurs semble elle aussi en augmentation. S’il faut rejeter le chiffre fantaisiste de 40000 étudiantEs lancé par le syndicat Sud-Étudiants en 2006 (démenti depuis) et douter d’une prostitution spécifique, il semble raisonnable de penser que le phénomène est plutôt en augmentation dans le milieu étudiant (comme dans d’autres). Les quelques études menées laissent penser à des chiffres croissants du fait d’une précarité sociale et économique accrue, de l’accélérateur qu’est devenu Internet et de l’hypersexualisation des jeunes filles.

De plus en plus de jeunes FrançaisEs

La question se pose de plus en plus d’une prostitution invisible, pas nommée et parfois pas même identifiée, qui concernerait un nombre croissant de jeunes FrançaisEs. Alerté par les infirmières scolaires, interpellé par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), le Mouvement du Nid y est de plus en plus confronté. Ses interventions en prévention en milieu scolaire contribuent aussi à mettre à jour des situations en libérant la parole. Récemment, au Mans, une jeune fille de 17 ans a ainsi pu parler pour la première fois de sa situation de prostitution. Il apparaît qu’elle ne serait pas seule dans ce cas. La délégation a également su par un professeur qu’une jeune fille de 13 ans était venue lui proposer une fellation, proposition qui lui a coupé le souffle.

À Orléans, on dit aussi avoir connaissance de pratiques comme des fellations contre une aide aux devoirs dans les collèges : Une jeune fille qui a accepté d’en faire une à son copain se voit contrainte d’en faire profiter les autres. Ces questions surviennent très tôt. Nous entendons parler de menaces de tout jeunes garçons de 6ème/5ème sur des jeunes filles. Il est clair que l’impact de la pornographie est à interroger. La prise de conscience grandit avec l’évolution des pratiques sexuelles : la sodomie est devenue une banalité, du moins la sodomie des filles par les garçons. Ces jeunes garçons nous disent que les filles adorent ça.

Un quart des personnes reçues par la délégation du Loiret sont françaises, en majorité des mineures ou de très jeunes majeures : Pour la première fois, on a orienté vers nous une jeune fille pour un problème de prostitution contre hébergement. Cette problématique commence à devenir visible. Quand elle vient à être formulée, d’autres cas apparaissent inévitablement. Et si un cas est connu, c’est l’assurance qu’il en existe au moins vingt ou trente sur Orléans.

La délégation du Morbihan, de son côté, suit actuellement une majorité de toutes jeunes Françaises, dont certaines ont séjourné dans les services de l’ASE, et entend des lycéens dire en connaître dans certains lieux, sans doute des bars à hôtesses : Ils nous décrivent l’évolution des comportements, par exemple les “PCR, les Plans Cul Réguliers”, qui sont parfois gratuits, parfois pas.

Naïma, que nous avions rencontrée en 2005, ex-prostituée dans un bar à hôtesses après être tombée amoureuse d’un jeune proxénète, s’inquiétait déjà de voir que la prostitution s’infiltre partout. Elle ajoutait : Je vois des gamines dans les discothèques, elles partent avec quatre ou cinq types pour des partouzes. C’est le début de la prostitution. Mon ex-petit ami, la fille qu’il a embrigadée, il a partouzé avec elle et son frère. Ca se sait. Elle est repérée. Ceux qui vont vouloir leur part du gâteau vont la manipuler. Pour rester populaire, la fille va accepter plein de choses. Je vois pas mal de types qui gagnent de l’argent sur le dos des filles. Elle concluait : Il faudrait faire de la prévention, comme pour le cannabis.

Cette facilitation du passage à l’acte s’ajoute au « savoir-faire » des proxénètes. Lors d’un colloque de la Fondation Scelles en 2013, Éric Panloup, de la Mission interministérielle
pour la protection des femmes victimes de violences (MIPROF), a pu parler de jeunes Françaises des cités recrutées par des proxénètes pour être exploitées par des réseaux de jeunes délinquants qui se sont orientés vers le marché du proxénétisme, car il n’y avait plus de place sur celui du trafic de drogue [3]. Selon les observations de délégations du Mouvement du Nid, certaines annonces figurant sur Internet et mentionnant l’âge de 18 ans recouvrent des cas de prostitution de mineurs, surtout lorsqu’il est précisé qu’elles acceptent toutes les pratiques.

La prostitution dans le cadre familial est aussi mal connue mais réelle. Le centre d’accueil Escale, à Gennevilliers, soulignait le cas de femmes très jeunes, en couple depuis le collège et subissant des violences, et qui disent (exceptionnellement car la plupart se taisent) être victimes de prostitution sous la pression de leur compagnon [4]. En 2010, une enquête du Collectif Féministe contre le Viol (CFCV) insistait sur l’existence d’une prostitution organisée par des proches, des pères, des maris, dans la maison de la victime et qui n’est ni identifiée ni traitée.

Proxénète, un débouché en temps de crise ?

Le rapport de l’ONU 2009 sur la traite des personnes en Europe soulignait pour la première fois la montée de la traite domestique (c’est-à-dire se développant à l’intérieur des frontières du pays) notamment aux Pays-Bas, expliquant qu’elle était en partie due aux loverboys [5], ces « amoureux » qui poussent leurs jeunes compagnes dans la prostitution. Proxénète pourrait donc devenir une carrière attractive. La délégation du Loiret a été récemment interpellée par le Réseau sans Frontières (RESF) local qui s’étonnait du train de vie de certains jeunes garçons, mineurs isolés, qui pourraient vivre du proxénétisme.

Les nouveaux proxénètes savent ne pas ressembler à l’image d’Épinal. Certains repèrent leurs proies dans les cars de ramassage scolaire, les centres commerciaux, les boîtes et même dans la rue. La délégation de Lorient a connaissance d’un jeune homme cueilli devant un magasin de sport alors qu’il couvait du regard des vêtements hors de prix ; celle de Lille, d’une jeune fille de 17 ans séduite et embarquée dans un bordel belge par le surveillant d’un Mac Do (le Parquet n’a pas donné suite...).

La prostitution, au centre des problématiques de migration

À Paris, la délégation du Mouvement du Nid rencontre majoritairement des jeunes femmes roumaines, dont quelques jeunes Roms illettrées. La majorité d’entre elles ont entre 18 et 25 ans, certaines ont l’air plus jeunes. Beaucoup sont mamans, parfois depuis l’âge de 15 ou 16 ans. Certaines disent être parties de chez elles à 15 ans, être passées par Chypre, par l’Italie, par la Jonquera, et parlent le grec, le turc, l’espagnol... Cette prostitution sacrificielle sert à faire vivre les proxénètes et les familles restées au pays. La délégation des Bouches-du-Rhône note que les jeunes Bulgares sont prêtes à tout pour leur "amoureux" : Je me prostitue pour qu’il ne soit pas obligé de voler et qu’il n’aille pas en prison.

De son côté, la délégation de la Sarthe, qui voit beaucoup de jeunes femmes camerounaises, congolaises et ivoiriennes en bord de route, fait part de son désarroi devant la multiplication des demandes de toutes jeunes femmes enceintes.

Pour la délégation du Loiret, la prostitution est au centre des problématiques de la migration : omniprésente, mais tue. L’accès au corps et au sexe des migrantEs est central, en particulier pour les personnes africaines, en lien avec le racisme qui marque leur parcours, que ce soit lors de leur traversée du Maghreb ou à l’arrivée en Occident.

Alors que 180 mineurs isolés étrangers sont comptabilisés dans le Loiret, la délégation, qui avait connaissance d’un cas de prostitution, en est aujourd’hui à sept ou huit. Elle constate aussi la demande d’infos sur cette problématique. Dans le cadre des activités qui leur sont proposées, trois filles et deux garçons d’origine africaine ont pris l’initiative de faire un reportage vidéo sur le Mouvement du Nid qui sera présenté à la Journée du Forum des Femmes autour du 8 mars 2014. Cet intérêt marqué pour la prostitution est surtout évident chez les jeunes filles, dont certaines sont arrivées par l’intermédiaire des réseaux.

La prostitution, ce n’est pas que les camionnettes du Bois de Vincennes ! a raison de dire Marie-Ange, camerounaise violée dans son pays puis amenée en France par sa tante à l’âge de 15 ans. Séquestrée dans un appartement de la région parisienne, sous surveillance constante, elle était conduite chez les "clients" (des hommes blancs), dans des appartements ou des hôtels. Contrainte d’en subir deux à trois par jour, elle n’a jamais porté plainte. Longtemps, elle n’a même pas songé à se rebeller. Pour moi tout était normal, c’était ma tante et ce qu’elle disait, c’était parole d’évangile. Le viol, la prostitution, ce sont des mots que j’ai appris beaucoup plus tard, en contactant des associations. On peut vivre des violences sans savoir que c’en est.

Prostitution masculine, le diktat de la jeunesse

La prostitution des gays concerne de très jeunes hommes, qu’il s’agisse des Roumains suivis par l’association Hors la Rue, dont certains sont très désocialisés, ou de Français. Raphaël, prostitué dans des parkings dans une grande ville, expliquait qu’il y avait beaucoup de mineurs et que le plus jeune avait 13 ans. Ces derniers, moins visibles, étaient dans un squat... Ces jeunes vivent souvent des situations très dures comme le constate la délégation de Paris : Ce sont de jeunes paumés, dont des hétéros, avec de gros problèmes d’identité, d’alcoolisme, parfois de jeunes diplômés. Certains ont commencé à 15 ans. Beaucoup se tournent aujourd’hui vers Internet. Une partie de la prostitution masculine s’exerce aussi dans les lieux de drague gay, les saunas, les boîtes de nuit, les bars (lire le témoignage de Marc)...

Une arme de destruction massive

Si les dommages sur la santé physique sont relativement documentés, la destruction psychique est encore trop méconnue. Les menaces, mais aussi la honte des victimes et le traumatisme qui les empêchent d’en parler, renforcent leur silence. Si le Mouvement du Nid observe fréquemment chez des adultes recours à l’alcool et aux drogues, difficultés dans les relations à l’autre, dépressions et même conduites suicidaires, l’extrême jeunesse est un facteur aggravant. Au niveau psychologique, une agression sexuelle sur enfant marque sa vie entière. Il s’agit d’une véritable destruction qui met en péril son droit à vivre, à travailler, à fonder une famille, à s’épanouir dit l’ACPE. J’ai connu des milieux violents, explique Didier Jaffiol, mais le pire est incontestablement celui de la prostitution : la violence y dépasse l’entendement. Pour lui, les mineures sont en grand danger, y compris sur le plan de la contraception. Elles nous disent “mon corps n’en peut plus”. Elles voudraient tellement faire autre chose mais elles sont sans projets.

Une génération de « consommateurs » ?

À la question posée par le Mouvement du Nid, pensez- vous que vous pourriez un jour acheter un acte sexuel ?, 15% des garçons (et 3% des filles) ont répondu oui : un chiffre non négligeable qui fait écho à la préoccupation des délégations du Sud de la France face à la banalisation du recours à la prostitution dans les bordels de la Jonquère, de l’autre côté de la frontière espagnole. Le phénomène a atteint de telles proportions que Ségolène Neuville, alors députée des Pyrénées-Orientales, a commandité une étude, publiée en 2013 , sur l’impact de ce nouveau comporte- ment. Il apparaît que cette zone est devenue un ailleurs où la transgression est possible, un duty free où on vient faire leplein d’essence, de tabac, d’alcool et de femmes bon marché. Savamment travaillé par les tenanciers, le marketing a façonné une sorte de Las Vegas, un parc d’attractions à la Disney. Or, l’étude montre que ce contexte cuturel de valorisation de la prostitution a des conséquences sur l’ensemble des femmes, sur leur vécu et sur leur sexualité. Les jeunes "clients" exercent en effet une forme de chantage sur leurs compagnes. Tenues de ne pas ressembler à des putes, elles doivent dans le même temps se montrer à la hauteur sexuellement et sur le plan de la beauté : un formatage qui ne fait que renforcer les schémas traditionnels de la domination masculine.

Notes

[1Rapport d’activité 2012, Hors la rue.

[2Selon un rapport du Ministère de la Famille sur l’enfance maltraitée (2001), cité dans La prostitution de mineurs à Paris, Anthropos, 2006.

[4Mouvement du Nid, La prostitution, une violence sans nom, 2010.

[5Ce phénomène n’a rien de particulièrement nouveau... si ce n’est l’éventuel rajeunissement des « loverboys » et de leurs victimes.


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