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Violences psychologiques, violences invisibles

décembre 2006, par Christine Laouénan

Beaucoup de personnes prostituées ont été victimes, durant leur enfance, de violences psychologiques. Elles ont d’autant plus intériorisé ces paroles destructrices qu’elles n’ont pas été considérées comme victimes de maltraitances. Ce déni de la violence subie peut être à l’origine de conduites auto-destructrices. Se faire mal pour ne pas s’avouer qu’on a eu mal…

Ce sont des blessures invisibles pour lesquelles les jeunes victimes ne se plaignent généralement pas. Et pourtant, elles atteignent l’être au plus profond de lui-même. C’est la maltraitance psychologique qui se diffuse par les mots mais également par les silences, les non-dits, l’indifférence … 
Comme le souligne Jacques Lecomte, docteur en psychologie et chargé de cours à l’université de Paris X, la maltraitance psychique est le plus souvent une atmosphère générale, une ambiance faite d’absence d’affection, d’humiliation, de culpabilisation, de terreur [1].

Le mal qu’il m’a fait, toute ma vie je l’aurai dans la tête. Qu’il m’ait obligée à me prostituer… Je me souviens de son regard : c’était un regard qui voulait dire, tu ne vaux rien, t’es nulle.

Laldja

La violence psychologique peut également s’exprimer sous la plus grande douceur. Le chantage affectif permet à l’adulte d’imposer sa volonté ou de poser des interdits à l’enfant "pour son bien" ou parce que cela fait "trop de peine".

L’enfant qui subit quotidiennement cette violence parentale se sent nié dans sa personnalité, son identité par ceux précisément dont il est en droit d’attendre en priorité une affection, un soutien. Je me souviens d’un père qui ne supportait pas sa fille. Il la traitait en permanence de pute, de salope, raconte Christian Besnard, psychologue près la Cour d’appel de Rennes et psychologue hospitalier. Quand on l’interrogeait sur son comportement, ce père répondait : ce ne sont que des mots. Justement, on peut tuer avec des mots. souligne Jacques Lecomte [1].

Au nom de principes éducatifs ou moraux, certains parents exercent un pouvoir sur leur enfant, sans jamais avoir à frapper. Je ne suis pas violent, je veux juste me faire obéir, arguent ces adultes qui estiment avoir tous les droits sur leur enfant ; ils appliquent ainsi à la lettre l’article 371.1 du Code civil  :
L’enfant à tout âge doit honneur et respect à ses père et mère.
Il aura fallu attendre la Convention internationale des droits de l’enfant pour faire admettre que les enfants ont aussi des droits, estime Christian Besnard.


Adolescente, on me disait toujours que j’étais une pute.

Suzanne

Un arrêt de mort psychique

Un enfant victime de violence psychologique est dans l’incapacité de grandir, de se construire parce que l’adulte s’approprie son espace psychique et lui dénie son droit à l’existence. Comme le souligne Bernard Lempert [2], on organise un meurtre psychique : faire en sorte que l’enfant ne soit rien. Nous retrouvons ici une constante : pas de trace, pas de sang, pas de cadavre. Le mort est vivant et tout est normal.
Selon Christian Besnard, un enfant qui est en permanence nié, rabaissé est plus en danger sur le plan psychique qu’un enfant qui se fait régulièrement frapper. En effet, ce dernier peut construire son identité tout en prenant des coups parce qu’il peut en attribuer la responsabilité à l’adulte.

Dans son univers, l’enfant tient un raisonnement binaire : il y a les méchants qui tapent et les gentils qui ne tapent pas. Quand il est victime de violences physiques, l’enfant parvient assez facilement à se dire que c’est le parent qui ne va pas bien, précise Jacques Lecomte.

En revanche, il est difficile à l’enfant qui est régulièrement humilié, critiqué, insulté, mais non frappé par son parent, d’attribuer à ce dernier la responsabilité de ces vexations. Il a alors tendance à tenir plus ou moins inconsciemment le raisonnement suivant : mon père (ma mère) n’est pas "méchant" puisqu’il ne me frappe pas. S’il me répète continuellement que je ne vaux rien, que je ne saurai jamais rien faire dans la vie, c’est donc vrai.

Dans ces conditions, l’enfant intègre bien plus profondément un sentiment d’inutilité, d’absence de valeur que l’enfant physiquement maltraité.
Ayant mené une enquête auprès d’anciennes victimes de violences, Jacques Lecomte a constaté que les personnes doublement maltraitées (physiquement et psychiquement) estiment pratiquement toutes que c’est la maltraitance psychologique qui laisse les séquelles les plus graves. Ainsi, une femme qui avait été victime de violence psychologique durant son enfance racontait : Je suis devenue extrêmement résistante à la violence physique, alors qu’il suffit que quelqu’un me regarde avec un air de dédain et je m’effondre [1].

Chez les personnes prostituées, la peur du regard des autres, la conscience du mépris des clients, l’atmosphère de crainte qu’elles subissent quotidiennement les traumatisent davantage que la violence physique.


Pour moi, les clients sont violents. Il y a les violents physiques, les barbares (je paye, tu te tais et tu obéis), mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression (…) Au bout du compte, j’ai l’impression que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse. Ca les excite plus. Ils aiment le challenge.

Naïma

Jacques Lecomte constate que la très grande majorité des enfants physiquement maltraités est aussi maltraitée psychiquement. À l’inverse, un nombre non négligeable d’enfants maltraités psychiquement ne sont pas maltraités physiquement.

À l’instar de ces derniers, les victimes de brimades psychologiques courent un grave danger, parce qu’ils ont tendance à s’attribuer à eux seuls la responsabilité de la violence qu’ils subissent. Mon papa est gentil parce qu’il ne me tape pas ; s’il me traite d’abruti, cela prouve bien que je suis un abruti. À l’inverse, un enfant qui est régulièrement battu, frappé par un de ses parents même s’il peut se sentir partiellement plus coupable de ce qui lui arrive, finit généralement par réaliser que cette violence qui s’abat sur lui est anormale, excessive … Si ce parent lui affirme qu’il ne vaut rien, s’il l’humilie, l’enfant peut également attribuer ces attitudes à la "méchanceté" du parent, ajoute le psychologue [1].

La culpabilité de la victime

Comme l’enfant maltraité psychologiquement est dans l’incapacité d’attribuer la
responsabilité de cette violence à ses parents, il se sent coupable de ce qui lui arrive.

L’enfant pense que s’il est nié par ses parents c’est parce qu’il ne correspond pas à leurs attentes, à leurs désirs. Si on lui répète qu’il est nul, bon à rien, l’enfant l’intègre et se sent coupable de ne pas être à la hauteur, explique Christian Besnard. Tout est donc de sa faute ! Il est alors dans une sorte de culpabilité névrotique.

Cette culpabilité est d’autant plus forte que l’enfant ne peut en aucun cas remettre en question la parole de son parent ; il a trop peur de perdre leur amour ! Comme le souligne Marie-France Hirigoyen [3] : Il est très facile de manipuler les enfants. Ceux-ci cherchent toujours des excuses à ceux qu’ils aiment. Leur tolérance est sans limite, ils sont prêts à tout pardonner à leurs parents, à prendre la faute sur eux, à comprendre, à essayer de savoir pourquoi un de leurs parents est mécontent.

L’enfant victime de violences psychologiques qui pense être privilégié par rapport aux enfants battus vit dans un mal-être permanent : moi au moins on ne me bat pas. Aussi, cet enfant culpabilisé a moins de probabilité de se ressentir comme victime, alors même qu’il l’est.

Au cours de mon enquête, raconte Jacques Lecomte [4], une femme d’une cinquantaine d’années m’a décrit une longue liste de maltraitances psychologiques qu’elle a subies, puis a conclu par ces mots : mais c’est vrai que je n’ai jamais été maltraitée.

Or, pour se reconstruire, explique-t-il, un enfant traumatisé a besoin d’être reconnu comme victime, d’être entendu dans sa plainte.
Certaines personnes ne parviennent pas à sortir du statut de la plainte parce qu’elles ne sont pas parvenues à y entrer : (ce n’est pas si grave que ça, de quoi je me plains…
, pensent-elles souvent.

On peut se demander si les personnes qui revendiquent la prostitution comme un choix de vie ont eu la possibilité de se plaindre dans leur existence. En effet, à qui, quand et où auraient-elles pu se faire entendre ? Cette souffrance de l’enfant victime est d’autant plus difficile à nommer qu’elle n’est pas toujours reconnue. L’instituteur se pose des questions quand il voit arriver à l’école un enfant avec des bleus ; en revanche, celui qui n’a pas d’hématomes mais qui est maltraité psychologiquement chez lui peut être triste, silencieux, sans que personne ne s’alerte, précise Christian Besnard.

N’étant pas socialement reconnus comme victimes, ces enfants continuent souvent à se considérer comme coupables de ce qui leur arrive, ajoute Jacques Lecomte [1].


Les agressions physiques, ce n’est rien à côté de la douleur intérieure, celle qui vous déchire, qui vous empêche de respirer.

Leila

Agir pour ne plus souffrir

Pour tenter d’échapper à cette souffrance qu’il ne peut pas exprimer, l’enfant risque de passer à l’acte, de façon parfois dramatique, jusqu’au suicide :
Récemment, un enfant qui n’avait jamais été signalé à la justice a été découvert pendu à un arbre. L’enquête a révélé que cet enfant était victime de brimades incessantes de son père, raconte Christian Besnard. Ce psychologue expert près des tribunaux a été confronté à d’autres cas d’enfants qui s’étaient défenestrés, noyés pour quitter cette réalité insoutenable.

Les passages à l’acte les plus graves se rencontrent chez les enfants qui ont été victimes de violences psychologiques. Accomplis de façon compulsive, ces actes ne sont pas prémédités comme les conduites à risque suicidaires de certains adolescents, ajoute-t-il.

À l’âge adulte, ces enfants qui ont été maltraités psychologiquement ont aussi ceux qui ont le plus souvent une vision négative de leur avenir et du monde en général ; les idées suicidaires parasitent leur évolution, précise Corinne Droehnlé-Breit, psychologue [5].

Selon une étude menée auprès de 512 étudiant-e-s, raconte Jacques Lecomte [1], ceux qui avaient été psychologiquement négligés, dans leur enfance, étaient plus nombreux à souffrir d’anxiété, de dépression, de somatisation, de paranoïa et d’hostilité que ceux qui avaient été "seulement" maltraités physiquement.

Les enfants qui ont été totalement sous l’emprise de leurs parents risquent également, à l’âge adulte, de reproduire inconsciemment ce type de liens.
Ils peuvent se mettre sous la coupe d’individus qui les manipulent, comme c’est le cas de la personne prostituée avec son proxénète. Ces femmes sont prises dans un tel fonctionnement psychique, qu’elles sont dans l’impossibilité d’échapper au pouvoir que les hommes exercent sur elles, explique Christian Besnard.


Il m’a mis dans le cerveau l’idée que notre fils allait manquer de tout ; petit à petit, la prostitution, j’ai trouvé ça presque normal…

Anaïs

Les enfants qui n’ont pas été reconnus comme sujets par leurs parents risquent également, à l’âge adulte, de perpétuer des liens de dépendance à travers les conduites addictives (nourriture, alcool, drogue…) pour tenter d’exister.

Les victimes de la violence psychologique devant les juges

Nombreux sont les juges qui attendent qu’un gamin ait des bleus pour ordonner un placement, estime Jacques Lecomte. En effet, il est très difficile de prouver qu’un enfant souffre de violence psychologique.

Il est néanmoins possible de faire un signalement au Procureur de la République en lui indiquant que l’enfant a des conditions éducatives qui peuvent se révéler dangereuses et porter atteinte à son équilibre psychique, explique Christian Besnard.

Le procureur de la République décide si les faits justifient une ouverture pénale et des poursuites. Les parents pouvant être poursuivis pour manquement à leurs obligations, l’autorité parentale risque alors de leur être retirée.
Dans le cas contraire, le procureur ouvre une assistance éducative vers le juge des enfants qui peut ordonner des mesures d’investigation, des expertises, une mesure éducative ou un placement.

La violence psychologique est davantage prise en compte par la justice lorsqu’elle est associée à d’autres formes de violences, ajoute Christian Besnard.

Les maltraitances psychologiques ont été clairement identifiées en France à l’occasion d’un colloque et de la publication d’un ouvrage collectif important en 1996 : Maltraitance psychologique, Gabel, Lebovici, Mazet (et alii), éditions Fleurus, 1996.

Notes

[1Jacques Lecomte, La Lettre de la fondation pour l’enfance n°42, 2ème trimestre 2004.

[2Bernard Lempert, Désamour, Seuil, 1993.

[3Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral.La violence perverse au quotidien, Editions Syros, 1998.

[4JacquesLecomte, Guérir de son enfance, Odile Jacob 2004.

[5Corinne Droehnlé-Breit, "Maltraitance psychologique", Enfance majuscule numéro 46 avril - mai 1999.


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