dernière mise à jour ¬ 29/11/19 | vendredi 29 novembre 2019 | je m'abonne | sommaires

25 novembre : ne pas oublier les personnes prostituées

novembre 2019, par Claudine Legardinier

En ce 25 novembre, il faut le dire et le répéter. Les femmes prostituées ne doivent pas être oubliées du combat contre les violences faites aux femmes. Alors même que les féministes abolitionnistes se mobilisent plus que jamais sur le sujet, d’autres, qui semblent parfois avoir découvert ces violences depuis la loi du 13 avril 2016, en profitent comme d’habitude pour rendre responsable celle-ci et en particulier la pénalisation des « clients ». Une fois de plus, est instrumentalisé le meurtre de Vanesa Campos, personne trans tuée par balle au Bois de Boulogne en août 2018. Un an et demi après, il est plus que temps d’en finir avec pareille malhonnêteté.

Depuis août 2018, la presse s’est fait le relais, sans grand effort d’analyse, de la thèse répandue par les adversaires de la loi du 13 avril 2016 qui entre autres pénalise les « clients » des personnes prostituées : si Vanesa Campos, prostituée trans d’origine péruvienne, a été assassinée, ce serait notamment en raison de cette loi qui l’aurait contrainte à exercer la prostitution dans un endroit isolé, donc propice aux agressions.

Le problème, dans les agressions et meurtres de personnes prostituées, qui sont une constante depuis des siècles, ce n’est pas la loi de 2016. Le problème, c’est la cible qu’elles constituent pour les braqueurs et les violeurs. Le Strass et Acceptess, associations qui rejettent cette loi, l’ont d’ailleurs dit dans un communiqué : « Il s’agirait probablement d’une bande d’hommes qui agresse régulièrement les travailleuses du sexe et leurs clients pour les voler ».

C’est bien là que réside le danger pour les personnes prostituées. Combien d’agressions, de meurtres, sont dus au fait qu’elles sont en possession d’argent liquide ou en position d’en réclamer ? La jeune roumaine Nicoleta a ainsi été poignardée en juin 2016 près de Nîmes par l’un de ses "clients", un "habitué". Est-ce parce qu’il craignait une loi encore inconnue et non appliquée ? Evidemment non. Il l’a tuée parce qu’elle avait augmenté son tarif.

Si la loi était fautive, si la pénalisation des "clients" prostitueurs était la cause des agressions et des meurtres, ces faits auraient été une rareté avant 2016. Mais alors comment expliquer la liste infinie de ces meurtres et agressions depuis toujours ? A quelle cause attribuer le meurtre de la jeune prostituée albanaise à la Porte de Vincennes, à Paris, en novembre 2000 ? Le viol et les violences, en juillet 2000, dans le Rhône, d’une prostituée brésilienne battue, violée et dépouillée par trois hommes de 19 à 23 ans venus “braquer une pute pour se faire de la thune” ? L’enlèvement, la séquestration et le passage à tabac d’un travesti du Bois de Boulogne par des agresseurs montés dans son camping-car le 22 août de la même année ? La tentative de meurtre, le 23 juillet 2004, d’une prostituée ghanéenne dans l’appartement où elle exerce son activité à Toulouse, par un « client » qui, exigeant de l’argent, tente de lui trancher la gorge ? Le viol et les coups subis par une jeune africaine, en décembre 2005, après une dispute concernant le prix de la passe ?

Le vol, le viol et il faudrait ajouter la haine (haine des femmes, haine des personnes trans), sont clairement les motivations de ces délinquants, souvent des « clients ». On pourrait multiplier ces exemples crapuleux, aussi réels dans les appartements et chambres d’hôtel que dans les endroits isolés : deux prostituées camerounaises sont rouées de coups, électrocutées, séquestrées et détroussées dans la chambre d’un hôtel Campanile en octobre 2012. En juin 2014, une dominicaine, prostituée par Internet, est tuée de multiples coups de couteau au ventre et à la poitrine dans un hôtel de Clichy-la-Garenne. Le meurtrier, un « client » de 38 ans, explique qu’il lui a donné rendez vous dans l’intention de la braquer sous la menace d’un couteau. Cette dernière se serait défendue et, “paniqué”, il l’aurait poignardée avant de prendre la fuite en lui volant quelques centaines d’euros.

En l’occurrence, le bois de Boulogne, haut lieu de la prostitution parisienne connu de tous depuis des décennies, était depuis longtemps mis en coupe réglée par des bandes de détrousseurs qui dépouillaient prostituées et clients. Le soir du meurtre, une bande aurait voulu en découdre à coups de matraques et de pistolets avec les « protecteurs » que les femmes sud-américaines payent justement pour éloigner les voleurs et racketteurs : des hommes qui les empêchent de détrousser prostituées et « clients » et de piller les véhicules, et dont la présence est bien la preuve de la dangerosité du milieu. Vanesa Campos a tenté de s’interposer pour empêcher plusieurs gros bras de dépouiller un « client ». Ce qu’elle a payé de sa vie, c’est l’acte injustifiable d’une bande de malfrats. L’arme utilisée contre elle avait même, semble-t-il, été dérobée à un policier. Mis en examen pour « meurtre en bande organisée » et « vols aggravés », un égyptien d’une vingtaine d’années a d’ailleurs été écroué début 2019 et placé en détention provisoire. Neuf autres suspects, dont trois mineurs, ont été mis en examen et incarcérés.

Les non abolitionnistes, qui semblent subitement attribuer les violences que subissent les personnes prostituées à une loi conçue précisément pour en finir avec la répression qui a trop longtemps pesé sur elles, n’ignorent pas, en réalité, qu’elles caractérisent le milieu depuis toujours. « Les personnes prostituées, celles qui exercent dans la rue tout au moins, ont toutes connu des agressions (vols, viols, coups, tentatives de meurtre, enlèvement, séquestration …) et elles savent que leur activité est extrêmement risquée. Toutes ont perdu des ami.es, des collègues et toutes ont « la peur au ventre » lorsqu’elles vont travailler », peut-on lire en 2005 dans un ouvrage peu suspect de représenter les thèses abolitionnistes. De la même façon, une étude universitaire menée en Suisse en 2006, pays se vantant d’être un paradis prostitutionnel, montre que la violence est omniprésente, quel que soit le milieu où exercent les personnes prostituées, même lorsqu’il est licite. Et que cette violence est largement celle des « clients », pourtant traités comme des princes : vol, refus de paiement, marchandage, insistance pour des rapports non protégés, insultes, propos racistes, humiliations…

Nous, abolitionnistes, ne cesserons jamais de le répéter. C’est d’abord le fait même de considérer qu’une femme ou un homme soit sexuellement disponible contre argent qui l’expose au danger : sexe que l’agresseur peut s’approprier, argent dont il peut s’emparer. C’est donc l’ensemble du système que nous remettons en cause, et non ses simples modalités d’exercice. En l’occurrence, la loi de 2016 est un progrès de civilisation. A l’heure où la société n’accepte plus le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles qui touchent l’ensemble des femmes, comment justifier plus longtemps ceux que vivent les personnes prostituées à temps plein ? Comment ne pas vouloir en finir avec l’impunité, et donc le droit à l’irresponsabilité, dont bénéficiaient jusqu’à présent les « clients » ?

Si aujourd’hui les plaintes de personnes prostituées sont clairement en hausse, ce n’est pas en raison d’une augmentation subite des violences. C’est parce que l’existence même de la loi, qui cesse de les considérer comme des coupables, rend plus inacceptables ces violences aux yeux de l’opinion comme aux leurs et même à ceux de la police. Et c’est une bonne nouvelle.

La prostitution est l’un des plus grands dangers qui pèsent sur les femmes. La seule réponse en matière de sécurité n’est pas sa prétendue organisation mais la volonté politique d’avancer vers son abolition.


© 1996-2019 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact