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Prostitution, voile, euthanasie. Le consentement au cœur des débats

septembre 2007, par Claudine Legardinier

Au mot "consentant-e", un dictionnaire de 2005 précise : ne se dit guère que des femmes. Deux livres passionnants, signés de deux philosophes — Michela Marzano et Geneviève Fraisse — analysent sous toutes ses coutures la notion de "consentement", un principe aujourd’hui systématiquement avancé pour justifier le port du voile aussi bien que la légalisation de la prostitution ou de l’euthanasie. Les choses sont-elles donc si simples ?

Qu’il s’agisse de légitimer le port du foulard pour les jeunes musulmanes ou la légalisation du "métier" de prostituée, l’argument mis aujourd’hui en avant tient en un mot : le consentement des intéressées. Le beau mot de consentement, comme le relève Geneviève Fraisse, a quitté la sphère de l’intimité pour investir les enceintes politiques. Il est le "nœud" à défaire pour comprendre les enjeux liés à cette notion désormais centrale dans nos modes de pensée et d’organisation sociale. La modernité se flatte de n’avoir gardé, comme critère départageant les actes licites et illicites, que le consentement des individus, explique Michela Marzano qui se propose, elle aussi, de disséquer cette notion aux apparences trop lisses et de poser la question de fond : le consentement est-il toujours le signe d’un véritable accord, une expression de l’autonomie personnelle ?

Nos sociétés modernes se caractérisent par un changement majeur : le primat donné à la liberté individuelle, à l’autonomie des individus. On est passé d’une morale selon laquelle il existe des critères universels du "bien" en matière de sexualité à une morale voulant que tout acte soit légitime s’il est effectué sous "contrat", les partenaires étant libres de fixer leurs propres règles. Le consentement des parties suffit alors à valider le caractère licite de l’acte. La seule limite à cette liberté de l’individu est le préjudice à autrui. Des juristes, notamment Daniel Borillo et Marcella Iacub, ont ces dernières années avancé très loin en ce sens. Il suffit qu’une seule personne décide librement de faire du commerce sexuel sa profession habituelle ou occasionnelle pour que la prostitution devienne une activité aussi légitime que toute autre écrit le premier qui défend pour tout individu le choix d’avoir des rapports sexuels avec une ou plusieurs personnes, gratuitement ou moyennant rétribution, et prône le fait de mettre fin à la morale au profit des libertés individuelles consentantes. Dans l’élan, il réfute le principe de dignité, jugeant qu’il n’aura pour conséquence que d’empêcher les individus de vivre librement leur sexualité.

C’est cet état des pensées qu’interrogent les deux auteures : Michela Marzano en prenant notamment les exemples de l’éthique médicale et de la liberté sexuelle, et Geneviève Fraisse en cherchant à identifier les lieux de l’autonomie pour les femmes au cours de l’histoire. S’il n’est pas question pour elles de remettre en cause la valeur et l’importance du consentement, qu’elles respectent en tant que moyen juridique de protéger les individus, elles s’interrogent sur le bien fondé d’en faire un principe justificateur. Qu’est-ce que consentir et qu’en est-il du consentement des dominé-e-s ? Peut-on penser que le simple fait de donner son consentement à un acte modifie la nature de l’acte lui-même, au point qu’une action illégitime (par exemple un meurtre) devienne légitime, uniquement en vertu du consentement donné ?

Chacune s’accorde à penser que le mot est ambigu. Il comporte deux versants : d’un côté l’adhésion, de l’autre l’acceptation, voire la soumission. Il convient donc d’y regarder de plus près. L’être humain est complexe. Pour Marzano, sa liberté est loin d’être infinie, et sa fragilité est à prendre en compte. Elle déplore que beaucoup de ceux qui défendent le consentement ne s’interrogent pas sur les contraintes sociales, culturelles, économiques et psychologiques qui influencent considérablement les choix individuels. Faut-il vraiment prendre au pied de la lettre tout ce qu’une personne affirme vouloir ? Marzano a raison de rappeler qu’une parole peut signifier plusieurs choses. Elle évoque la demande de mort de patients en souffrance, et nous pourrions ajouter la revendication de prostitution pour des personnes qui ne voient pas d’autre issue.

Elle s’interroge également sur une société qui ne souhaiterait promouvoir aucune conception du bien, se contentant de l’addition des libertés personnelles. A ceux, comme Ruwen Ogien, qui préconisent le principe de considération égale qui demande d’accorder la même valeur à la voix ou aux intérêts de chacun elle pose la question : une société juste se doit-elle de mettre tous les intérêts sur le même plan ? Dans ce cas, craint-elle, seuls ceux qui en auraient les moyens, et donc seuls les plus puissants, pourraient parvenir à la satisfaction de leurs désirs. Pour elle, une société juste est toujours aussi celle qui protège les plus faibles et qui donne une priorité à la prise en compte de leurs intérêts. Dans ce cas, l’Etat, en intervenant pour limiter la force des oppresseurs, promeut en effet une vision particulière du bien.

Que devient l’analyse de l’oppression ? demande Geneviève Fraisse avec la même inquiétude. Quelle transformation de la société est en jeu, quel avenir est imaginé, avec quelle perspective politique ? Fraisse voit bien qu’il s’agit, avec l’arme du consentement, d’en finir avec la situation de victime des femmes, cet argument périmé comme instrument de libération. Certes, l’idée est séduisante, elle en convient. Mais devenir sujet ne libère pas de la situation d’objet. Telle est l’histoire des femmes, rappelle la philosophe qui discerne un argument bien peu nouveau dans ce droit à l’individualité partout brandi. Pour elle, ce droit ne fait que rappeler le bon vieux relativisme culturel qui poussait à justifier l’excision au nom du respect de la coutume de l’autre.

Le consentement, que d’aucuns cherchent à hisser au rang de principe ultime de justification, est donc à manipuler avec d’infinies précautions. Pour ce qui est du sujet qui est le nôtre, la prostitution, laissons Michela Marzano conclure :

Défendre la prostitution sur la base du consentement et faire de celui-ci la preuve la plus évidente qu’une prostituée choisit librement de s’engager dans une activité de ce type, signifie ne pas prendre en compte sous quelles véritables conditions l’individu choisit, ignorer plus ou moins volontairement la domination masculine exercée sur les femmes, tant dans la sphère privée que dans l’espace public, et finalement croire que les êtres humains sont toujours des agents rationnels qui s’autodéterminent après avoir défini leurs objectifs et les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre. Et cela sans considérer le fait que le droit à l’autodétermination peut, une fois qu’on met entre parenthèses les conditions réelles de vie de chacun, renforcer l’oppression des plus faibles et le pouvoir des plus forts.

A nous, abolitionnistes, d’être attentifs à cette évolution de "concepts" destinés à banaliser des réalités qui, nous le savons d’expérience en rencontrant les personnes concernées chaque jour, demeurent le plus souvent insupportables. A nous de ne pas céder sur la dimension politique de ces questions, dont beaucoup souhaitent ne pas s’encombrer. Pressions, violences, manipulations, humiliations, contraintes sourdes, voilà ce qui fait l’ordinaire de la prostitution. Leur "blanchiment" sous le laisser-passer commode du "consentement" des personnes prostituées n’y change rien. N’ouvre-t-il pas plutôt la porte à la logique du fameux renard libre dans le poulailler libre ? La question est posée.

P.-S.

  • Michela Marzano, Je consens, donc je suis, PUF, 2006.
  • Geneviève Fraisse, Du consentement, Seuil, 2007.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 156 / janvier - mars 2007.


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