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Réglementarisme : Chronique d’un naufrage annoncé

janvier 2012, par Claudine Legardinier

En dépénalisant le proxénétisme, et donc en donnant aux proxénètes un statut d’hommes d’affaires, nos voisins néerlandais et allemands ont ouvert la boîte de Pandore. Les prostituées sont toujours aussi exploitées, les proxénètes, eux, sont devenus les rois du pétrole. Un constat partagé par un nombre croissant de personnalités, y compris des policiers, de plus en plus réduits à l’impuissance.

Aux Pays-Bas comme en Allemagne, on nous l’avait pourtant promis, la main sur le cœur. On allait rendre les bordels propres, donner des droits aux prostituées, chasser la vilaine criminalité. On était des pionniers, on célébrait la liberté, on faisait la leçon à ces pauvres « abolitionnistes » dépassés par la modernité, trop frileux pour faire de la prostitution un métier d’avenir et des proxos des managers branchés. Pays-Bas en 2000, Allemagne en 2002… L’affaire était entendue. Une seule option viable : lé-ga-li-ser. On allait voir ce qu’on allait voir.

On a vu. Les Pays-Bas et l’Allemagne ne savent plus comment colmater les brèches - ou plutôt les gouffres - ouverts par leur incurie. Evelien Tonkens [1], chroniqueuse au quotidien progressiste d’Amsterdam Volkskrant, citée par Le Monde, a récemment utilisé l’expression de « flop général ». La nouvelle génération d’élus de gauche parle, elle, « d’erreur nationale » et le maire d’Amsterdam en est à réclamer la pénalisation des clients !

La loi est un échec sur tous les plans. Des prostituées libres ? Entre 50 et 90 % des occupantes des vitrines et des « salons » seraient prostituées sous la contrainte. Des proxénètes et des réseaux mis au pas ? Jamais ils ne sont si bien portés ! Des « clients » coopérants ? Sur les 200 000 « consommateurs » de sexe tarifé , censés signaler les cas de traite qu’ils pourraient repérer (!!), quelques dizaines seulement se sont manifestés. L’évidence est là : les « clients » se fichent pas mal de savoir si la personne qu’ils paient est dans les mains d’un réseau ou d’un proxo. Et tant pis pour la bonne conscience que les autorités croyaient s’offrir avec cette idée absurde… Pour Evelien Tonkens, la « liberté » tant vantée n’est plus aujourd’hui qu’ « un alibi à l’esclavage ». On peut difficilement dresser constat plus incisif.

Le pouvoir aux proxénètes

Comme si cela ne suffisait pas, un commissaire de police allemand (il n’est pas le premier) met à son tour les pieds dans le plat. Dans une interview accordée au magazine féministe Emma [2], le commissaire principal de la ville de Stuttgart, M. Hohmann, directeur du service d’enquête sur la prostitution, condamne « une folie ». Pour lui, les proxénètes, seuls bénéficiaires de la loi, « sont comme des coqs en pâte ». Du côté des prostituées, 3 à 5 % seulement sont indépendantes. M. Hohmann est devenu le spectateur démuni du pouvoir croissant des proxénètes… et de la manière dont la loi les absout. La Cour régionale d’Augsburg a ainsi rejeté la plainte pour proxénétisme déposée contre un grand bordel. Le gérant fixait les tarifs des prostituées, leur temps de « travail », leurs pratiques sexuelles ; il avait décrété une obligation de nudité et une interdiction de téléphoner ; les clients avaient un « droit de plainte », qui se soldait par des amendes imposées aux femmes ! Mais dans un pays où le proxénète a pignon sur rue, ces « détails » n’ont pas été retenus par le tribunal.

Ainsi va la logique réglementariste. Le commissaire Hohmann déplore par ailleurs l’obligation qui est la sienne de recueillir les plaintes des victimes pour pouvoir ouvrir une enquête. Or, il est bien placé pour le savoir, les victimes ne parlent pas, parce qu’elles sont apeurées et dépendantes. Le législateur fait semblant de croire que la victime est en mesure de signer des contrats et de discuter à égalité avec son exploiteur. Tragique tromperie.

Face à une telle situation, le commissaire allemand dit regarder avec envie la loi française qui permet de poursuivre les proxénètes. Il se déclare même favorable à la pénalisation des clients telle qu’elle existe en Suède. La valeur d’une telle mesure, qu’il juge pour l’instant irréaliste, lui semblerait le meilleur symbole face à l’ampleur d’un commerce des femmes que rien ne semble plus pouvoir arrêter.

Tous ces constats dressent un bilan accablant… mais d’une logique imparable. Comme l’ont souhaité ces Etats friands de taxes et de rentrées faciles, le proxénétisme est bel et bien devenu un secteur majeur de l’économie. Bien malin qui saurait aujourd’hui comment faire machine arrière.


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