dernière mise à jour ¬ 31/05/18 | jeudi 31 mai 2018 | je m'abonne | sommaires

Laurence Noëlle aux "clients"

C’est vous qui pouvez changer les choses

avril 2018, par Claudine Legardinier

Lors des deux journées de stages organisées à Lille pour les "clients", l’intervention plébiscitée a été celle de Laurence Noëlle, formatrice, qui a connu la prostitution. Elle commente pour nous cette expérience dans laquelle elle place beaucoup d’espoir.

"En tant qu’intervenante dans les prisons, j’ai l’habitude des «  groupes à rebrousse poil  », ceux qui n’ont aucune envie d’être là... La première heure, on m’envoie promener et ensuite il se passe des choses extraordinaires.
Le premier jour, j’ai vu arriver 17 hommes un peu honteux, plutôt inhibés. Le deuxième, 7 hommes, très réactifs, assez coléreux. À chaque fois, ils commencent par jouer les victimes. Ils ne comprennent pas ce qu’ils font là, pourquoi on les pénalise eux et pas les prostituées. Ils ont un sentiment d’injustice. L’un était sur ce lieu de prostitution par hasard, il n’y est pour rien, l’autre y est allé parce qu’elle a montré ses seins, c’est sa faute à elle.
J’explique ce que j’ai vécu : l’inceste, les proxénètes, les violences. Je n’ai pas peur de donner des détails crus. Mon brossage des dents compulsif dont j’ai parlé dans mon livre[1]...
Il y a des moments très intenses. Des silences. Certains ont les larmes aux yeux. Mes blessures réveillent les leurs. Quelque chose résonne dans leur propre histoire. Celui qui s’est montré le plus «  grande gueule  » ne dit plus un mot. À la pause, il est venu me raconter son enfance, les viols subis dans le foyer où il a été placé, les humiliations. Il était méconnaissable.
Le débat est très riche. «  Mais sur Internet, elles sont libres  ? » Ils ont vu des call girls à la télé et soutiennent qu’elles l’ont choisi et qu’elles ont le droit de refuser des «  clients  ». Nous expliquons que le sourire des prostituées, c’est du marketing ! Et que le droit de refuser, elles l’ont peut-être une fois mais pas deux ! Sinon, les agences ne les acceptent plus.
Tout y passe. Nous débattons des causes qui les ont amenés à aller voir des prostituées. Nous abordons leurs fantasmes, leur sexualité avec leur femme. On parle même d’amour.
Au final, je suis frappée par la grande ignorance de ces hommes. Ils tombent des nues ! Ils n’ont aucune idée de ce qu’est le proxénétisme.
Mon but, ce n’est surtout pas de moraliser, ni de les culpabiliser. Mais de les responsabiliser : «  Plus vous achetez, plus les proxénètes se frottent les mains  ! C’est vous qui pouvez changer les choses.  » Je mise sur leur prise de conscience. Je ne suis pas naïve mais je crois au changement et aux capacités de certains de ces hommes. Dans les groupes auxquels j’ai eu affaire, je dirais que le message a fait mouche sur une bonne moitié. Je sais bien qu’il y aura toujours ceux dont on n’aura rien à attendre, mais les autres, il faut les impliquer en tant qu’acteurs de changement. «  Donnez du sens à ce que vous faites !  »
Paradoxalement, ces journées me mettent en état de grâce. Je pense aujourd’hui que ma place est d’agir envers les auteurs.
Si on ne travaille pas sur les agresseurs, on continuera de fabriquer des victimes. Pas de «  clients  », pas de prostitution : ce n’est pas une théorie, c’est quelque chose que je ressens de l’intérieur.
Moi qui ai eu tellement de colère contre ces hommes ! Je n’ai ressenti aucune haine, je dirais même que j’ai eu des instants d’empathie. Même si j’entends des horreurs, je me sens assez forte. Je crois avoir trouvé l’endroit juste, celui où je peux réaliser ce à quoi j’ai toujours aspiré. Mais il faut avoir fait un travail sur soi. Je mesure les bienfaits de mes psychothérapies. À 50 ans, j’ai pu voir où j’en étais de ma blessure. Je suis pacifiée. Aujourd’hui, je suis capable d’affronter les auteurs des violences que j’ai subies".

P.-S.

(1) Renaître de ses hontes, Le Passeur, 2013


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