dernière mise à jour ¬ 10/05/19 | vendredi 10 mai 2019 | je m'abonne | sommaires

Suzzan Blac, artiste peintre

février 2019, par Harmony Devillard

Je souhaite que mon travail artistique et militant fasse prendre conscience de ce que représentent la maltraitance envers les enfants, l’exploitation et les infractions sexuelles, le viol, la violence conjugale, le sexisme et la misogynie. Que mon art révèle la vérité et la violence hideuses de l’industrie porno et de la prostitution.

Nous avons souhaité mieux faire connaître l’œuvre de l’artiste peintre Suzzan Blac dans le numéro 199 de notre revue. Suzzan Blac nous a également accordé une interview, menée et traduite par Harmony Devillard.

[Harmony Devillard] Vos toiles sont à couper le souffle. Toutes les personnes à qui je les ai présentées, y compris la rédaction de Prostitution et Société, en ont été médusées et très impressionnées. Quels retours avez-vous eus de la part des rescapées du système prostitueur ?

[Suzzan Blac] Merci, je suis ravie d’entendre que mon œuvre impressionne. Depuis que j’ai commencé à mettre mes toiles en ligne en 2011, j’ai reçu de très nombreux messages de la part d’autres survivantes du monde entier. Celles-ci me disent que ma peinture leur donne enfin une voix. Parce qu’elles n’étaient jamais parvenues à exprimer l’inexprimable. De nombreux obstacles s’opposent à ce que les personnes qui ont survécu à de telles atrocités ne parviennent pas à en parler, en plus des psychotraumatismes persistants que ces crimes infligent.

On ne peut généralement se confier à personne, car il est incroyablement douloureux de revivre ces moments et parce que les crimes sexuels sont marqués d’un énorme tabou : on a trop honte et on se sent trop coupable pour en parler. Il est aussi monnaie courante – y compris de la part de proches, de la police, des services de santé, des médias et de la justice – de reprocher à la victime le crime qui a été commis contre elle. Ainsi, de nombreuses survivantes m’ont dit que mes toiles ont été le catalyseur de leur propre processus de guérison et de recherche d’une thérapie adaptée.

Avez-vous reçu des critiques ? De quel genre d’individus ou d’institutions ?

Des remarques très négatives m’ont été faites au fil des ans, particulièrement sur Internet. Entre autres, on m’a traitée de sorcière, de sataniste, de femme diabolique, de dégénérée, de malade, de folle, de féminazie ou encore de SWERF [acronyme injurieux pour "Sex Worker Exclusionary Radical Feminist", soit "féministe radicale excluant les travailleurs du sexe", ciblant les féministes abolitionnistes, ndlr]. Une célèbre avocate au Royaume-Uni m’a tweeté : J’espère que vous n’exposez pas vos peintures sur Twitter, c’est de la cruauté envers les êtres humains. Ironiquement, cette dernière milite pour abaisser l’âge légal de consentement à 13 ans et impute aux femmes violées en état d’ébriété la responsabilité de leur viol.

Vous disposez d’un site professionnel dédié au partage de votre travail artistique, mais aussi d’un blog intitulé "La Violence de la pornographie". Pouvez-vous nous le présenter ?

J’ai toujours su que violence sexuelle et pornographie étaient liées. J’avais 6 ans quand le premier homme a "préparé le terrain" avec de la porno avant de m’infliger ses sévices sexuels. D’autres criminels ont ensuite procédé de même au cours de mon enfance. C’est aussi la porno qui a été utilisée par des proxénètes comme outil pour me "former", me menacer, m’asservir, m’avilir et m’humilier quand on m’a plongée de force dans les réseaux de la pornographie et de la prostitution à l’âge de 16 ans.

Dès la fin de mon adolescence, j’ai fait des recherches sur les criminels sexuels en série, les violeurs et les meurtriers à motivation sexuelle. Je me suis rendu compte que leurs exactions suivaient un motif précis. L’élément crucial le plus significatif chez un agresseur, ce dont il nourrit son obsession, ce qui le motive et ce avec quoi il va donner forme à ses crimes, c’est son "fantasme", dans lequel le matériel pornographique joue un rôle déterminant.

J’ai donc référencé 70 cas sur mon blog jusqu’à présent. J’y analyse des vidéos pornographiques diffusées sur Pornhub, le site porno le plus populaire. J’y collecte les preuves de crimes commis contre des femmes et filmés par les délinquants et criminels sexuels eux-mêmes, encouragés par leur consommation de porno : de l’up-skirting (film pris sous la jupe d’une femme sans qu’elle s’en doute), de l’exhibition sexuelle, des éjaculations par surprise sur des victimes, des vidéos prises en douce dans des toilettes ou des vestiaires, etc., qu’ils partagent librement sur la toile.

J’y montre également l’exploitation de jeunes femmes à leur entrée dans l’industrie porno, qui souffrent de syndromes de stress post-traumatiques complexes ou d’autres troubles mentaux, ou ont été contraintes par leur petit ami proxénète. J’y apporte les preuves qu’on y voit être exploitées et maltraitées des victimes de violence conjugale, de la prostitution et du trafic d’êtres humains. Beaucoup de pornographie est "faite maison" et mise en ligne par des hommes, avec ou sans le consentement de la femme ou de la fille qu’il a filmée. Pour résumer, je mets donc en évidence sur ce blog les ressorts de l’industrie pornographique, ainsi que ses victimes de l’intérieur et de l’extérieur.

En France, il est illégal depuis 2016 de payer quelqu’un pour obtenir un rapport sexuel. Cette loi a été récemment attaquée sous prétexte qu’elle aurait un impact plus négatif que positif sur les personnes prostituées. Forte de votre expérience, qu’en pensez-vous ?

La prostitution est par essence misogyne, brutale, fondée sur l’exploitation d’autrui, et la violence qui y est infligée aux filles et aux femmes est commise autant par les proxénètes que par leurs "clients". De nombreux proxénètes sont également les maris, les petits copains, les parents ou d’autres membres de la famille de leurs victimes avec lesquelles ils se montrent maltraitants, dominateurs et manipulateurs. S’ils vendent des filles et des femmes, c’est pour différentes raisons. La plupart commettent ces actes psychopathiques pour l’énorme manne financière qu’ils en tirent. Beaucoup d’autres sont eux-mêmes toxicomanes et poussent ou forcent leurs compagnes, ou même leurs propres enfants, à se prostituer.

Or, les "clients" se moquent de si une fille ou une femme est en proie à un réseau ou si elle se retrouve prostituée pour d’autres raisons, tel qu’un historique de violences dans l’enfance ou bien une spirale d’addictions. Il paie un « service » et c’est ce qu’il va obtenir, qu’importent les circonstances.

S’il n’y avait pas d’hommes qui payaient pour violer (la plupart du temps) des femmes et des filles, la prostitution et les réseaux de proxénétisme n’existeraient pas. C’est-à-dire que ceux qui maltraitent et vendent femmes et filles pour en tirer profit ne le pourraient pas. La prostitution et la traite des êtres humains sont indistinguables l’une de l’autre : personne n’est capable de faire la différence entre une adulte qui a "choisi" de se prostituer et celle qui a été "maquereautée".

Pour changer la législation, le lobby proxénète cherche à perpétuer des mythes dans les médias, tel que celui des bienfaits de la dépénalisation totale, qui est en fait une légalisation du proxénétisme et des maisons closes. Leur argument selon lequel le modèle nordique forcerait les "travailleuses du sexe" à pratiquer la prostitution d’une manière souterraine d’autant plus dangereuse et les empêcherait de dénoncer les violences subies et d’accéder entre autres aux services de santé est un mensonge absolu.

Une dépénalisation totale donnerait la permission et d’autant plus de moyens aux proxénètes de poursuivre leurs crimes en toute impunité et les réseaux en ressortiraient renforcés. En revanche, pénaliser l’achat du corps des femmes tient non seulement le "client" responsable de ses actes, mais peut aussi aider les femmes à trouver des stratégies de sortie et du soutien, qu’elles soient victimes de la traite ou de circonstances de vie qui les ont menées à la prostitution.

Vous avez donné naissance à une petite fille que vous aimez profondément. Quel type d’influence souhaitez-vous que votre art et votre militantisme exercent sur le monde pour son futur et celui des générations de filles à venir ?

En effet, ma fille est maintenant adulte et elle-même a mis au monde une petite fille. Trois générations de femmes de notre lignée ont subi des violences physiques et sexuelles épouvantables. Je vis dans la peur perpétuelle que quelque chose puisse arriver à la quatrième génération, et aux suivantes. Ça me préoccupe non seulement pour ma famille, mais aussi pour toute fille et toute femme. Je souhaite que mon travail artistique et militant fasse prendre conscience de ce que représentent la maltraitance envers les enfants, l’exploitation et les infractions sexuelles, le viol, la violence conjugale, le sexisme et la misogynie. Que mon art révèle la vérité et la violence hideuses de l’industrie porno et de la prostitution. Je veux aussi que l’on mette fin à la mise en accusation des victimes, sur laquelle les agresseurs foisonnent et qui réduit les survivantes à l’impuissance.

En France, on traite l’art comme une religion. Une règle tacite interdit toute critique éthique ou politique de ce qui est représenté, par quels moyens et avec quel impact sur le monde, dès qu’il s’agit d’une œuvre dite artistique. Dans les milieux culturels, on est vite traité de philistin, ou comme une sorte d’hérétique, dès que l’on en vient à transgresser cette règle.

De même, des artistes agresseurs sont facilement absous de leurs violences au nom de leur "talent" et notre pays est devenu le refuge d’agresseurs avérés ou présumés, tels que le cinéaste Roman Polanski ou le dramaturge Israel Horovitz. La France est leur sanctuaire laïque.

Or, votre vision de l’art est radicalement différente. Vous avez la phrase Art Is War (L’art, c’est la guerre) tatouée sur le corps. À vos yeux, l’art est moins un espace sacré qu’un champ de bataille. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Tout ceci est choquant et similaire à comment l’Église catholique couvre, minimise et justifie tout son historique passé et présent de pédocriminalité, jusqu’à retourner la faute sur ses victimes. Énormément de maltraitances et de viols d’enfants sont ainsi commis sous la protection de nombreuses religions.

Le monde artistique a toujours été dominé par des hommes. Beaucoup de ces artistes dominants ont travesti leur art en porno, comme Picasso et ses représentations érotisées de la prostitution. Comme L’Origine du monde de Gustave Courbet, dédiée à la célébration du corps féminin, mais pornifiée et exposée maintenant en plein Musée d’Orsay. Ou comme les peintures sexualisées de filles à peine pubères par Balthus. Balthus a fait l’objet d’une véritable vénération en France ; c’est l’un des rares artistes dont l’œuvre été exposée au Louvre de son vivant. Mais ce n’est pas qu’en France : une pétition a circulé en 2017 pour qu’une de ses toiles (celle d’une petite fille de douze ans assise jambes écartées et dont on voit la culotte) ne soit pas exposée au Metropolitan Museum of Art de New York, mais elle n’a pas obtenu gain de cause et le MMA a refusé de décrocher le tableau.

À mes yeux, il s’agit d’une normalisation de la pédophilie et de la sexualisation des enfants sous couvert d’« art ». Au Royaume-Uni, posséder ou diffuser des images ou des descriptions pédocriminelles constitue un délit, même si c’est sous forme d’images de synthèse, de dessins, d’esquisses, de tableaux ou de n’importe quelle forme artistique. Les « grands artistes » devraient être logés à la même enseigne.

En tant que victime de nombreux sévices et en tant que survivante qu’on n’a jamais laissée s’exprimer, mon art est une guerre. Une guerre pour combattre le terrorisme sexuel permanent qui sévit dans le monde entier à l’encontre des filles et des femmes. Depuis l’inceste jusqu’à l’exploitation et le harcèlement sexuels, les agressions et le viol, la violence domestique, les réseaux de proxénétisme et la prostitution, le revenge porn, les photos et vidéos prises par voyeurisme, l’industrie pornographique et les meurtres à caractère sexuel… En résumé, toute la culture du viol, pornographique et anti-victime.

C’est large, puisque ça traverse tous les médias, les pubs, les films et les magazines qui sexualisent et chosifient les filles et les femmes. De grands magazines comme Cosmopolitan encouragent des pratiques sexuelles dangereuses pour leurs jeunes lectrices. On voit de plus en plus de cas de relations sexuelles ayant mal tourné dans les tribunaux, qui sont des féminicides, et dont la ligne de défense des meurtriers est que ces femmes ont « consenti » à ce qui a conduit à leur mort. C’est sans fin… Une guerre mondiale incessante menée contre les femmes.

P.-S.

Photo : Suzzan Blac peignant You’re suffering is real, 2008, ©Saxon-Hall.


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