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Prostitution "étudiante"

Éva Clouet, doctorante en sociologie

mai 2008, par Claudine Legardinier

Il y a prostitution parce qu’on attribue une sexualité différente aux hommes et aux femmes. On est incapables de la concevoir de manière égalitaire et vraiment libertaire.

Étudiante en master 2 de sociologie "Genres et politiques sociales" à l’Université du Mirail à Toulouse, Eva Clouet n’avait pas imaginé, en menant une recherche sur la prostitution étudiante, qu’elle se trouverait au cœur d’une machine médiatique emballée et d’enjeux qui dépassent largement son terrain d’enquête… Explications.

- N’avez-vous pas été intimidée de vous lancer sur les forums de prostitution sur Internet ?

La difficulté a surtout été de venir à bout des réticences de la part des « forumers ». Je suis allée en effet sur un forum de discussion dédié à la prostitution, auquel participent des prostituées par Internet - dont des étudiantes - et des clients. J’ai essayé d’apprivoiser cet univers, d’apprendre le jargon de l’escorting et j’ai participé au forum. J’ai fait en sorte de ne pas intervenir dans les discussions, de garder ma neutralité. J’ai fini par rencontrer la première étudiante, que j’ai mise en confiance, puis le reste s’est fait de bouche à oreille.

- On sent à vous lire un certain étonnement face aux témoignages recueillis…

J’arrivais avec mes représentations sur le système prostitutionnel et je découvrais des personnes qui revendiquaient un choix et même du plaisir.

En rencontrant mes enquêtées, je me suis identifiée à elles, notamment à la première, Sandrine, issue comme moi des classes moyennes. On a beaucoup discuté. Pour payer mes études, j’ai été vendeuse, 120 heures par mois payées 700 euros ; elle, elle mettait six heures à gagner la même somme. Je me suis posé la question : pourquoi elle et pas moi ? J’ai compris que c’était bien plus complexe qu’une affaire de précarité économique. Tout-e étudiant-e en galère ne se prostitue pas.

Et tout-e prostitué-e n’est pas forcément en galère financière.

- Alors, pourquoi elle et pas vous ?

Le discours de mon enquêtée montrait la logique de son choix. Elle le vivait comme une stratégie. Moi, je vis heureuse en couple, et pour moi la relation sexuelle implique le désir. C’est donc assez inconcevable.

Mais j’ai compris la logique de ces jeunes femmes, leur argumentaire. Chez elles, c’est réfléchi, pensé. Elles disent bien le vivre, à condition de poser leurs conditions : pas tous les jours mais au maximum deux fois par mois, et avec des hommes sélectionnés. Elles se donnent le droit de refuser, exigent d’avoir un feeling, revendiquent le « social time », temps de discussion et de rencontre.

(...)

- Où est le problème si ces jeunes femmes sont tellement « libres », tellement épanouies ?

Je ne me situe pas dans la victimisation. Elles ont réfléchi, elles n’ont pas de proxénète. Je ne veux pas nier leur choix. Il est logique dans une société comme la nôtre, patriarcale et capitaliste, où sans argent on n’est rien.

Pour moi, le problème est dans les mentalités et l’éducation plutôt que dans les parcours singuliers. Le problème, c’est le choix de société. Il faut déconstruire les représentations, éduquer à la sexualité à l’école, travailler à construire des rapports égalitaires. Il faut donc s’en prendre à l’ordre établi, je reconnais que c’est assez utopique.

- Le problème, c’est donc l’égalité hommes/femmes ?

Il y a prostitution parce qu’on attribue une sexualité différente aux hommes et aux femmes. On est incapables de la concevoir de manière égalitaire et vraiment libertaire.

La sexualité est construite socialement. On se trouve aujourd’hui devant une remise en cause, légitime, de ces schémas. Mais la sexualité reste fortement cadrée, normée.

L’une de mes enquêtées, Claire, m’a dit que son désir d’avoir plusieurs partenaires faisait d’elle « une salope », que les « coups » d’un soir, gratuits, lui donnaient l’impression d’être pute ; donc, autant se faire payer, à condition de choisir des hommes qui la séduisent. Elle se dit valorisée par l’argent qu’ils lui donnent.

On sent chez elle une ambivalence : elle a la volonté d’exprimer sa sexualité, et en même temps elle est tenue de se conformer au regard masculin. On ne se libère pas si facilement des injonctions patriarcales, omniprésentes, dans les médias, la littérature, le cinéma…

- Vous avez rencontré deux « clients ». Comment analysez-vous leur démarche ?

Leur discours est éclairant sur les rapports de genre. Ils se disent respectueux, affirment faire attention à leurs « escortes ».

Mais ce qui me semble à interroger, c’est l’ensemble de leur sexualité, leur vie de couple. Ils disent refuser d’avoir une maîtresse parce qu’elle pourrait mettre en péril leur mariage, ils affirment qu’ils aiment leur femme mais qu’ils ne peuvent pas leur demander « certaines pratiques ».
J’y vois surtout des questions d’éducation et de mentalités. On voit le malaise dans lequel ils se trouvent, le poids qui pèse sur la sexualité. Personne n’est libre, tout le monde se conforme à des normes.

- Comment expliquez-vous l’incroyable engouement des médias pour votre étude ?

C’est un sujet qui parle de sexe et d’argent ; un cocktail explosif. La question est chargée de fantasmes. On s’indigne parce qu’il s’agit d’étudiantes. Parce qu’elles nous sont proches, les médias jouent sur la peur, le frisson. Par contre, les prostituées qui sont dans la rue sont à leur place ! Surtout les immigrées !

Les étudiantes c’est l’élite et l’élite ne se prostitue pas. On est dans la caricature des rapports de genre, rapports de classe, rapports ethniques.

- Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique ?

Je n’étais pas préparée. J’ai été bousculée, vexée même que les médias masquent l’essentiel, qu’ils répandent une vision misérabiliste en oubliant la dimension des rapports de genre. En ne parlant que des étudiantes, ils ont fait passer l’idée que la prostitution, c’est normal pour les filles.

J’ai eu du mal à supporter les photos de jeunes filles en petite tenue avec des livres, les jugements de journalistes sur les « jobs mal payés mais honorables », les chiffres fantaisistes : j’ai dénoncé partout le chiffre des 40 000 étudiant-e-s prostitué-e-s en disant bien qu’il avait été démenti par le syndicat Sud Etudiants.

Mais les médias s’en fichent. Ils continuent de le relayer quand bien même on leur dit qu’il est faux. C’est bien la logique capitaliste : toujours compter, quantifier, ne se poser de questions que sur des réalités chiffrées.

- Êtes-vous consciente que votre livre peut servir les arguments des partisans de la légalisation de la prostitution : la liberté individuelle, le plaisir ?

Je reconnais que je n’ai pas mesuré tous ces enjeux. J’ai voulu être aussi objective que possible. Et voilà que tout le monde me demande de prendre position : le Mouvement du Nid, avec qui j’ai fait mon précédent stage, Grisélidis avec qui je m’apprête à faire le prochain, une association de santé communautaire dont les options sont à l’opposé.

Moi, je suis dans le questionnement. Je ne veux pas être instrumentalisée.

En tout cas, je ne trouve pas acceptable ce système prostitutionnel.

Je me situe dans une position philosophique, je suis pour l’abolition du capitalisme et du patriarcat. Il faut penser une société égalitaire du point de vue de la sexualité comme du partage des richesses. On est loin du compte…


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