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Ingeborg Kraus, psychothérapeute allemande

février 2015, par Claudine Legardinier

En Allemagne, l’opinion publique pense en grande majorité que la prostitution est une chose inéluctable, que le bordel, c’est normal. La banalisation est totale.

Dr. Ingeborg Kraus exerce à Karlsruhe, en Allemagne, en tant que psychothérapeute. Fin 2014, elle a rédigé un Appel, Traumathérapeutes contre la prostitution (lire ci-dessous) qui a rassemblé de nombreuses signatures. Alors que son pays reste arc-bouté sur ses choix réglementaristes, elle relève les premiers signes d’une réaction à la banalisation croissante de la prostitution…

- Comment avez vous eu l’idée de lancer l’Appel aux psychologues et psychothérapeutes allemands ?

Il y a plus de dix ans que je suis chez les Verts – parti qui a mis en place la loi ProstG en 2002. Nous sommes un petit groupe de Verts à avoir essayé de changer les choses mais en vain ; leur position est toujours d’améliorer la situation des femmes prostituées mais sans rien changer sur le fond. Discuter de l’abolition est impossible. J’ai donc préféré m’engager dans des ONG et écrire des articles sur la prostitution en tant que psychotraumatologue. Il se trouve que ces articles ont reçu un bon accueil.

A partir de là, sur invitation de la Dr. Anita Heiliger de l´ONG Kofra, un groupe s’est constitué à Munich avec des personnalités très engagées et abolitionnistes venant de toute l’Allemagne. La première rencontre, en juin 2014, a abouti au lancement de la plateforme Stopsexkauf (Stop à l’achat de sexe). C’est alors que j’ai rédigé l’Appel s’adressant aux psys. J’ai été moi-même étonnée du succès de cet Appel, signé par des gens connus. 13 l’ont tout de suite signé et le magazine EMMA l’a publié. De là, d’autres psychologues l’ont signé à leur tour. Il y a aujourd’hui plus de 50 signataires à travers toute l’Allemagne, tous des professionnels qualifiés.

- Quelles suites comptez vous donner à cet Appel ?

Auparavant cette voix des thérapeutes était inaudible – à part celle de Melissa Farley aux Etats-Unis - parce qu’elle n’était pas organisée en réseau. J’essaie donc d’en constituer un au niveau européen. C’est à ce titre que je suis invitée par les Nations Unies à New York en mars 2015 dans le cadre de la Commission de la Condition de la Femme où, m’a-t-on dit, cette voix manque ! Notre plateforme Stopsexkauf y contribue par l’organisation de congrès (sans un sou de subvention) comme celui de Munich en décembre 2014, avec des participantEs de toute l’Europe. C’était la première fois qu’était organisé un congrès abolitionniste de cette importance en Allemagne.

Nous allons en organiser un autre, dans le courant de l’année, à Sarrebrück, à la frontière française. J’espère que notre voix va être entendue. Nous voulons montrer que la prostitution s’enracine dans les violences subies, qu’elle ne fait pas diminuer la violence sexuelle mais qu’elle l’augmente et que la prévention est une nécessité.

- Quelle connaissance avez-vous du vécu des personnes prostituées ?

Je me suis engagée sur la question après avoir eu des contacts avec des femmes prostituées dans différents contextes. J’ai travaillé auprès des victimes de viols de guerre en Bosnie de 1995 à 2000 et j’ai pu voir les bordels pousser comme des champignons autour des camps de l’ONUet de l’OTAN. Les militaires avaient même leurs propres bordels. J’ai également passé deux ans au Kosovo où j’ai vu la même situation. J’ai géré un refuge pour femmes dont certaines fuyaient les bordels et cherchaient du secours. Je me suis moi-même trouvée en danger car j’ai soulevé la question et mon nom a été cité dans la presse.

- On vous opposera que celles qui sont volontaires ne subissent pas les mêmes traumatismes…

Il y a évidemment des degrés dans les dommages subis. Mais quand on étudie la prostitution dite volontaire, on se rend compte, en regardant la biographie des personnes, qu’elles ont subi des violences. La prostitution fait sens dans leur vie, elle est en fait la répétition d’un traumatisme ; elles s’engagent dans une situation similaire aux violences qu’elles ont vécues en pensant en avoir le contrôle.

- Quels frémissements abolitionnistes sentez-vous en Allemagne ?

L’Appel pour l’Abolition [1] d’EMMA, en novembre 2013, est l’événement qui a produit le plus grand tremblement. Des personnalités connues l’ont signé, artistes, acteurs, intellectuels, hommes et femmes. Pour le reste, il y a des actions ponctuelles. Le livre d’Alice Schwarzer, Un scandale allemand, paru en 2013, a fait du bruit dans les médias mais c´est son appel qui a ensuite fait bouger les choses.

Les Femen organisent également des actions contre des bordels. A Sarrebrück, lors de l’ouverture du gigantesque bordel "Paradise" en juillet 2014, elles ont manifesté sans violence en jetant des pommes par terre. Le tenancier, lui, en a lancé une de toutes ses forces sur une des femmes qui a du être hospitalisée.

- Où en est l’opinion allemande sur la question de la prostitution ?

En Allemagne, l’opinion publique pense en grande majorité que la prostitution est une chose inéluctable, que le bordel, c’est normal. Beaucoup de féministes allemandes – à part Alice Schwarzer et les journalistes d’EMMA, ainsi que le réseau Stopsexkauf - sont toujours sur des positions libertaires. La banalisation est totale. Même le "Deutscher Frauenrat", organisation de patronage pour toutes les ONG de femmes en Allemagne, tient une position pro-prostitution.

Une jeune fille me racontait récemment qu’elle avait été interpellée dans la rue par une personne qui distribuait des flyers et qui lui a proposé de devenir escorte. Et les familles ne sont pas choquées qu’à 17 ou 18 ans un garçon aille au bordel. Quand une entreprise veut faire un cadeau à un employé, elle lui offre une soirée au "Pascha" [2] Les proxénètes ont gagné l’argent, le pouvoir et la reconnaissance sociale. Quand on loue 100 chambres à 160 euros par jour à ces femmes, on fait des profits considérables. A Stuttgart, un tenancier dit vouloir coter son bordel en bourse.

- Que faut-il attendre de la révision prévue de la loi ProstG ?

Il n’est question que de petits aménagements : relever l’âge légal de prostitution de 18 à 21 ans, interdire les flat rate c’est-à-dire les bordels discount. La question du client est à peine posée ; certains suggèrent de pénaliser ceux qui recourent à des personnes victimes de la traite. L’idée est nouvelle mais ne va pas bien loin…

EMMA et maintenant le réseau Stopsexkauf sont les seules voix abolitionnistes en Allemagne ; elles sont encore faibles mais elles vont germer et bientôt se faire entendre avec tambours et trompettes !


Le Manifeste des traumathérapeutes allemands‏ a été traduit en français, on peut le lire ici.

Dr. Ingeborg Kraus propose sur son site quelques articles en français.

Notes

[1L’Appel d’Alice Schwarzer, féministe très connue en Allemagne et fondatrice de la revue EMMA, pour l’abolition de la prostitution avait rassemblé en quelques jours les signatures de 90 personnalités publiques. Aujourd´hui, il compte plus de 10.000 signataires. En ligne sur le site d’EMMA, il a été traduit en français.

[2Le Pascha est un immense bordel situé à Cologne. Grâce à Alexandra Eul, reporter à EMMA, nous vous proposions une visite guidée de l’endroit : 140 chambres et un prince de carnaval : reportage au cœur d’un bordel allemand.


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