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Laurence Rossignol, parlementaire

décembre 2006, par Claudine Legardinier

Tant que des hommes achèteront le corps des femmes, l’égalité ne sera pas possible.

- Y a-t-il débat sur la question de la prostitution à l’intérieur du parti socialiste ?

Non, il n’y a pas de débat, et il faudrait qu’il y en ait un. Les partis politiques se caractérisent par une domination des hommes sur les thèmes des débats. Ils portent un grand intérêt aux questions lourdes – l’économie par exemple - mais sont très distants sur les questions de société, encore considérées comme des "problèmes de bonnes femmes".

C’est culturel ; un verrou pèse encore sur les hommes et les garçons qui leur rend difficile de parler de l’intime. On le retrouve dans la politique : la politique n’est pas intime. L’éternelle séparation entre sphère privée et sphère publique est toujours à l’œuvre. La prostitution continue donc d’être abordée sous l’angle du rapport à l’ordre public. C’est aussi vrai pour la toxicomanie et toutes les questions de société.

La prostitution peut donc être abordée de deux manières : une approche réactionnaire et répressive, style Sarkozy, ou une approche plus respectueuse des libertés publiques. C’est la position traditionnelle de la gauche : non au proxénétisme, aux trafics, et pour le reste…. on ne sait pas trop. Après tout, la société ne nous demande rien. N’a-t-on pas plus à perdre à en parler qu’à ne rien dire ?

Voilà un frein auquel il faut ajouter les croyances habituelles, le plus vieux métier du monde, il y en a toujours eu-il y en aura toujours, et j’en passe. À part quelques prédicatrices dans mon genre qui, à l’intérieur du parti, essaient de soulever la question, on n’en parle pas.

- Depuis l’affaire du Mondial de football, on sent tout de même des frémissements ?

Plusieurs facteurs ont fait que les choses ont bougé : d’abord le fait que des associations, des personnalités fassent du lobbying. Ensuite, le Mondial de football en Allemagne a eu l’avantage de mettre la question sur le devant de la scène publique. L’autre élément, c’est l’offensive idéologique des milieux favorables à la légalisation, les légalistes hygiénistes. Il y a quelque temps, lors d’un bureau national du PS, j’ai sursauté à la lecture d’un communiqué d’Act Up, très bien par ailleurs, sur la prévention du sida, qui préconisait la prévention au niveau des travailleurs du sexe.

J’ai expliqué en quoi reprendre à notre compte le vocabulaire des légalistes signifierait une adhésion à leur position. En tant que secrétaire nationale chargée d’élaborer la partie "droits des femmes" du projet socialiste, j’ai vu l’opportunité d’aider le PS à prendre une position. C’était à la fois intéressant et frustrant. J’ai présenté un texte devant la Commission du projet, qui concluait par la nécessité de pénaliser les clients. J’ai expliqué, argumenté. Au début, on m’a prise pour une illuminée en me réservant à peu près l’accueil que l’on fait aux militants anti-vivisection…

Malgré tout, je n’ai pas lâché. Jusqu’à ce qu’en ouvrant le dernier document soumis à la discussion, je trouve une phrase disant : nous lutterons contre le proxénétisme, les trafics d’êtres humains et la prostitution, y compris par la "responsabilisation" des clients. La discussion n’a certes pas été menée à son terme mais le texte a été voté. Maintenant, c’est dit et c’est écrit.

- C’est dans cette actualité que le Groupe socialiste de l’Assemblée nationale a déposé début juillet [2006] une proposition de loi ?

Oui et nous avons d’ailleurs tenu une conférence de presse commune, PS et Groupe socialiste, avec Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Yvette Roudy. La proposition va plus loin que le projet du PS. C’est une position de principe, symbolique. Pour moi, c’est un gouvernement qui doit porter une telle mesure. La pénalisation du client n’est qu’un volet d’un plan global vers la disparition de la prostitution, qui est notre objectif.

Il faut reprendre l’exposé des motifs des Suédois : tant que des hommes achèteront le corps des femmes, l’égalité ne sera pas possible. Il ne s’agit pas seulement d’une démarche d’aide aux personnes prostituées ou de prévention de la prostitution mais d’une nécessité pour l’ensemble d’une société. Elle joue là son rapport à l’égalité hommes/femmes et pas seulement son idée de l’ordre public. C’est une question politique.

Quand on élève un petit garçon, on lui apprend qu’on ne vole pas de bonbons à la boulangerie, qu’on ne règle pas les conflits en frappant les copains. Il faut également lui apprendre qu’on n’achète pas le corps d’autrui. Il s’agit de questions d’éducation, de règles que l’on doit transmettre à nos enfants : le corps d’autrui n’est pas une marchandise.

- Quelle utilité a une proposition de loi comme celle-ci ? On sait bien qu’elle ne sera pas votée…

L’utilité d’une proposition de loi, c’est d’amener le débat, de poser une position politique et d’amener le gouvernement à s’emparer de la question. Mais ce que nous voulons, si la gauche revient au gouvernement, c’est que la prostitution fasse l’objet d’une proposition de loi cadre qui intègre l’ensemble des sujets : la prévention précoce car on sait que les enfants victimes de violences sexuelles sont plus prédisposés que d’autres à devenir prostitués ; une politique globale d’éducation, la mise en place de moyens nécessaires pour les associations qui aident les personnes prostituées à se réinsérer et qui sont actuellement étouffées, l’abrogation de la loi Sarkozy qui criminalise les prostituées, et la responsabilisation des clients par une peine qui reste à débattre. La symbolique est là aussi importante que la répression elle-même.

- Une politique de sensibilisation et d’éducation ne serait-elle pas suffisante ? Pourquoi pénaliser les clients ?

On se demande bien pourquoi la question ne se poserait que pour la prostitution.
Pour n’importe quelle autre question de société, c’est tranché ; une part revient à la prévention et une à la sanction.

On sait qu’il n’y a pas de respect des règles sans sanction. Il ne faut pas seulement dire aux gens "soyez responsables". Il faut les aider à le devenir.

- Face à ces avancées, comment ressentez-vous, à l’opposé, la montée des courants "pro-prostitution" qui travaillent à normaliser le "travail du sexe" ?

Je suis frappée par le fait que les coups ne viennent pas forcément d’où on les attendrait. Il se trouve des féministes pour créditer cette idée. J’admire beaucoup Elisabeth Badinter mais je suis très choquée de l’entendre assimiler le droit de se prostituer et le droit à l’IVG comme deux droits à disposer de son corps. Quant à la juriste Marcela Iacub, qui défend la "liberté individuelle" et notamment la liberté de se prostituer, elle adopte purement et simplement une posture de négation de la question sociale.

Tout notre travail consiste à imposer l’idée que la prostitution est une question sociale et non une question privée. Il faut sortir du prisme de la question individuelle. Sinon, qu’est-ce qui interdirait en effet à quelqu’un de vendre son corps ? Or, la prostitution n’est pas indépendante des conditions antérieures de vie, des souffrances accumulées et des conditions sociales actuelles. Et ce qui se passe dans les pays qui ont légalisé ne plaide pas en faveur d’une approche réduite à la liberté individuelle ; la majorité des prostituées sont des étrangères des pays pauvres. C’est la preuve que la prostitution est liée à celle de la pauvreté et que c’est bien une question sociale.

Le problème, c’est qu’on se trouve aujourd’hui, en Europe, devant un lobby très organisé et très actif et devant des gens manipulés qui pensent être modernes en défendant des positions libérales. Ce que je souhaite, et c’est une des raisons qui m’ont poussée à agir au PS, c’est que la France devienne une alliée de la Suède dans le débat européen. La Suède ne doit pas rester seule. Pour le moment, nous avons gagné une petite bataille mais la victoire est encore loin.

P.-S.

Laurence Rossignol était secrétaire nationale chargée des droits des femmes au Parti Socialiste jusqu’en 2008.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 154 / juillet - septembre 2006.


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