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Laurent Melito, sociologue

octobre 2010, par Claudine Legardinier

L’escorting : du point de vue du marketing, il s’agit de dire ceci n’est pas une passe.

Laurent Mélito a travaillé dans un service social d’accueil de personnes prostituées avant de s’intéresser aux nouvelles formes de prostitution et d’entreprendre un doctorat en sciences sociales à l’Ecole des Hautes études en Sciences Sociales (EHESS) sur le thème des pratiques de l’escorting. Il a accepté de nous donner de premiers éléments, dans l’état actuel de sa recherche, sur cette forme encore mal connue de prostitution par Internet.

Des milliers d’annonces par Internet

Je n’ai contacté que des femmes ; environ 4000 personnes, au niveau national, qui publient des annonces sur les sites regroupant les annonces d’escortes, se présentent comme indépendantes et non comme appartenant à une agence. Il existe plusieurs milliers d’annonces, réparties sur cinq ou six grands sites ; une partie significative des personnes annoncent sur tous les sites. Il existe aussi des sites non spécifiques qui ont une partie Rencontres. Au total, j’estime leur nombre à une dizaine de milliers d’annonces distinctes. Tous les jours, de nouvelles apparaissent. S’inscrire sur un site pour une période de trois mois peut coûter à une escorte entre 300 et 1000 € selon le site.

Être sur la première page coûte plus cher ; des pubs payantes permettent de mettre en exergue une annonce. Quant aux clients, ils trouvent sur les sites la personne recherchée d’un clic, en fonction de différents critères. Ils peuvent voter, opérer un classement (par popularité, ancienneté, tarif), poster des commentaires (certains font dans l’esthétisme, d’autres sont très crus) et évaluer la prestation. Des forums permettent aux escortes d’échanger entre elles, par exemple de se donner des infos sur les clients dangereux. Certaines sont très en demande de ces liens parce qu’elles sont isolées, d’autres parce qu’elles y voient une forme d’appartenance professionnelle.

En un an et demi, j’ai réalisé une centaine d’entretiens, dont 35 en face à face, en région Paca et à Paris. Le reste par téléphone ou par Skype [1].

L’escorting, une nouvelle forme de prostitution ?

- Quelle différence entre cette forme de pratique de la prostitution et celles déjà connues ? Est-ce un habillage terminologique qui recouvre la même réalité ?

La majorité des femmes interrogées acceptent la référence à la prostitution mais se situent sur le registre de l’euphémisation. Du point de vue du marketing, il s’agit de dire ceci n’est pas une passe. Elles font référence à différents types de compétences : la qualité d’engagement et la qualité de la prestation ; l’accueil, l’écoute, le conseil, la prestance, la culture, l’allure, la distinction, l’habileté sexuelle, mais aussi des compétences plus secrètes : art de la simulation, endurance, distanciation.

Il me semble qu’il existe des différences importantes entre les pratiques prostitutionnelles de rue et certaines des pratiques d’escortes, tant du point de vue des pratiques sexuelles, que de la durée, des cadres et des tarifs. D’autant plus, que ces variations — notamment celle de la durée de la rencontre —, ont des implications sur l’investissement des escortes comme des clients.

Du point de vue de certains clients, la notion d’escorting a des conséquences sur la prestation qu’ils attendent. Par exemple, à pratique "identique" — une fellation — la plus-value doit intervenir tant sur le plan de l’implication de la personne que d’un supposé savoir-faire ou d’une attention à sa personne ; qu’il s’agisse de l’accueil, de la conversation engagée — un savoir mettre à l’aise — ou de l’acte en lui-même.

- En quoi l’outil Internet change-t-il la donne ?

Le medium Internet permet de dissocier le moment de la contractualisation et celui de la rencontre. Dans la rue, le temps de l’échange nécessaire à l’accord est dans un rapport de quasi-immédiateté avec celui de l’acte sexuel. Dans l’escorting, ces deux étapes sont nettement dissociées : de quelques heures à quelques jours voire quelques semaines. Il y a la possibilité de médiatiser la rencontre ; d’envisager, de projeter, de recadrer, de se distancier. L’escorte se prépare psychologiquement. Un scénario va s’écrire.

A minima, il s’agit de préciser le type de pratique sexuelle recherchée par le client et de l’expliciter. Mais il peut s’agir aussi de scénariser de manière plus ou moins élaborée la rencontre et ce jusqu’au jeu de rôle. Dans ce cas, un script (une scénarisation de la rencontre à venir) est construit par l’escorte et son client mettant en jeu des codes vestimentaires, des accessoires et, bien sûr, des pratiques sexuelles.

Une distinction importante d’avec les pratiques prostitutionnelles de rue tient également au rôle des sites personnels. Ils permettent aux escortes une mise en scène de soi ; elles peuvent expliciter leurs prestations et les limites qu’elles donnent. Ce type de publicité et d’information est spécifique à ce type de prostitution. Il donne des orientations précises : tarifs, pratiques, profil relationnel et psychologique, indications sur mise en relation, par téléphone par exemple. Internet est aussi un vecteur de publicité puissant.

- Est-ce que ce contexte vous semble induire un autre rapport à l’activité ?

Il me semble qu’il existe un plus grand sentiment de maîtrise de la rencontre. La plupart des personnes qui acceptent de s’exprimer à ce sujet lient ce sentiment de sécurité relatif au cadre de la rencontre. Un lieu investi au préalable (rarement le domicile du client), les échanges avec le client en amont qui permettent de se le représenter, le script de la rencontre. En même temps, cette construction d’un script est plus impliquante que la passe réduite à sa plus simple expression. C’est d’ailleurs pour cette raison — réduire à sa plus simple expression l’implication et donc pouvoir mettre en place des stratégies défensives/protectrices sur le plan psychologique — que certaines personnes refusent les demandes qui ne se réduisent pas à un acte sexuel tarifé.

- Qui sont ces femmes ?

La majorité des jeunes femmes sur les sites ont entre 20 et 30 ans. La majorité de celles qui m’ont répondu, entre 30 et 50 ans. Presque exclusivement des Françaises, quelques Russes, Brésiliennes et Africaines. Certaines exercent cette activité depuis dix ans ; beaucoup depuis quelques années. Je constate une proportion importante de femmes seules avec enfants. Mais certaines sont en couple.

Certaines ont un travail, à temps plein ou partiel : des infirmières, des ambulancières, des femmes travaillant dans la fonction publique, il ne s’agit pas que de métiers déclassés, loin de là. Beaucoup de ces femmes vivent dans de petites villes et sont très isolées.

A l’intérieur de ce cadre, j’observe une grande diversité des stratégies et des pratiques. Il y a celles qui disent, par respect d’elles-mêmes, rencontrer un seul client par semaine et celles qui en voient quatre à cinq par jour. Celles qui se disent amateures ou professionnelles, occasionnelles ou régulières ; celles qui disent mobiliser leur propre sexualité et celles qui disent le contraire ; celles qui proposent des rencontres d’au moins deux heures et celles qui proposent juste un acte sexuel. Celles qui ont un sentiment de libération, celles qui décrivent une dérive…

- Comment, pourquoi ont-elles franchi le pas ?

Pour quasiment toutes, la question de l’argent est première. Beaucoup commencent parce qu’elles ont des dettes. Il y a celles qui font le lien avec une rupture, affective, professionnelle ; un événement fort, un réaménagement complet de leur vie. Elles ont le sentiment de transgresser des valeurs, sont en questionnement sur ces valeurs : mariage, fidélité. Elles décrivent une continuité entre vie privée et vie d’escorte. Celles-ci disent, sur le modèle décrit par Paola Tabet [2], être passées d’un don de soi — à la famille, à l’homme — à des pratiques de tarification. Elles font un lien entre l’avant et l’après.

Quoi qu’on en pense, il y a une question de réassurance, de reprise de contrôle ; une manière d’imposer des limites, ne serait-ce que dans le temps. L’une m’a dit : la différence entre avant et maintenant, ce n’est pas la prostitution. C’est le fait que maintenant, j’ai le contrôle. Il y a aussi celles qui désirent un changement, qui découvrent un univers sexuel et relationnel différent et disent vouloir joindre l’utile à l’agréable. Ce sont souvent les femmes plus jeunes. Très sollicitées par des hommes qu’elles désirent le plus souvent, elles ont pris la décision de solliciter — plus ou moins directement — ces partenaires sur le registre financier. Pour certaines, le déclic est consécutif à l’acceptation d’un cadeau après une relation sexuelle. Par la suite, cette manne financière devient indispensable à un train de vie valorisant sur le plan narcissique.

- Quel récit font-elles de leur vécu dans cette activité ?

Les récits sont contrastés et plusieurs discours peuvent cohabiter. Avec les clients, les niveaux d’engagement diffèrent. Ils tiennent beaucoup à la durée et à la teneur de la rencontre. Certaines femmes disent ne pas être elles-mêmes ; ce n’est pas leur sexualité, leur plaisir. Elles sont dans une sorte de présence/absence. La première fois apparaît comme un moment critique : la confrontation à l’activité, les appréhensions, les enjeux au niveau de l’intimité, de la pudeur. C’est un événement décontenançant, un moment de perte de repères avec soi-même, accompagné du sentiment d’avoir commis quelque chose d’irréparable. Un moment de bascule pour certaines d’entre elles.

- Disent-elles être confrontées à la violence ?

Parfois oui, des violences font irruption : des hommes qui ont un comportement opposé à celui qui est énoncé au moment de la contractualisation de la rencontre. Il y a des situations de viols. Sur le nombre de personnes que j’ai rencontrées, ce n’est pas fréquent mais un certain nombre disent y avoir été confrontées : viols, extorsions de fonds, clients mécontents qui veulent récupérer leur argent, scénarios sadiques. Même à domicile, il peut être difficile de se protéger. Le plus souvent, ces violences n’engendrent pas d’arrêt de l’activité, parfois seulement un temps de pause. Certaines cherchent à minimiser les violences. D’autres se culpabilisent : j’aurais pu, j’aurais dû prévoir. Il faut un certain temps pour intégrer ces violences. Après, elles mettent en place des stratégies, par exemple n’accepter que des hommes déjà connus. Certaines parlent aussi de la forme de violence inhérente à l’acte lui-même. Elles disent : “la souffrance au travail”, je vis avec ça. Passer une semaine d’accompagnement avec un homme qui vous rebute, par exemple, c’est très dur.

- Quelles précautions prennent-elles pour leur sécurité ?

Les escortes cherchent à sentir quelque chose de l’autre, à cerner une éventuelle dangerosité lors de la prise de rendez-vous, de la contractualisation de la rencontre. Elles font un tri : origine géographique, signes d’agressivité ou de violence potentielles, niveau de langage insuffisant peuvent entraîner une élimination. Les tarifs — très rarement en dessous de 100€, parfois jusqu’à 400 de l’heure — fonctionnent comme un sélecteur socio-économique. La plupart conservent des traces de leurs clients (sms, email, numéro de mobile, adresse de l’hôtel ou du client). Certaines les transmettent à des proches dignes de confiance en précisant la durée de la rencontre.

- En parlent-elles à leur entourage ?

Beaucoup disent qu’elles n’en parleront jamais à personne. Certaines, en couple, affirment le cacher à leur compagnon. La plupart de ces personnes vivent avec la crainte que cette activité soit découverte par l’entourage familial, amical, relationnel, professionnel… Cette perspective potentielle met en exergue les failles de l’estime de soi et la fragilité de la confiance en la relation affective. Ces appréhensions s’ajoutent parfois à la crainte, si l’activité n’est pas déclarée, de l’administration ou de la justice ; avec un sentiment de culpabilité (d’être une mauvaise mère, femme, fille…).

Enfin avec l’isolement social et relationnel auquel confine souvent cette activité de manière partielle ou totale. D’autres disent vivre cette activité relativement sereinement du point de vue de ses éventuelles implications relationnelles : elles disent en parler de manière sélective, dans une démarche qui vise à la fois à se protéger du jugement ou du rejet mais également de ménager les représentations de certains proches de manière à ne pas les choquer.

- Y-a-t-il des éléments de nouveauté qui ont pu vous frapper particulièrement ?

Une certaine manière de vivre la prostitution : je rencontre des femmes, plutôt jeunes, disant que la prostitution n’est pas un problème. Elles ne font pas de distinction entre leur vie et cette activité. Leur discours est : C’est ma sexualité, et ça me rapporte. Pourquoi est-ce que cela ne devrait pas me rapporter ?
Pour elles, la sexualité n’a pas de statut particulier, elle n’a rien de sacralisé. J’ai vu une quinzaine de personnes tenir ce discours. C’est peu, mais le fait a de quoi interpeller. Assisterions-nous à une mutation psychique [3] ? De même, je constate que la plupart des femmes que je rencontre investissent l’argent de l’activité prostitutionnelle. Elles s’en servent pour étayer des projets de vie, pour préserver leur équilibre socio-économique personnel et/ou familial.
L’association argent de la prostitution/argent sale n’est que minoritairement évoquée par les escortes.

- Que pouvez-vous cerner de leur image des hommes ?

Il y a celles qui se disent déçues : Je n’attends rien des hommes.
Alors autant en vivre.
Le sentiment de trahison est très présent pour un certain nombre de femmes qui ont envisagé cette activité suite à une rupture sentimentale. D’autres, au contraire, disent revenir à une meilleure image des hommes grâce aux gestes ou attentions qu’elles disent découvrir de la part de certains d’entre eux. Enfin, il y a celles qui expriment le fait que cette activité ne change rien à cette image et qui disent faire la part des choses entre leur activité professionnelle et leur vie privée.

- Vous semblent-elles avoir vécu des expériences particulières dans le passé ?

S’il y a des références communes dans les propos de certaines escortes et d’une part significative des personnes se prostituant dans la rue, elles concernent le registre des violences vécues en amont : viols, inceste, maltraitances physiques et psychologiques… Il y a des personnes qui ne font pas de lien avec les violences de l’enfance mais qui font référence à des violences conjugales. Ce n’est pas la majorité mais leur nombre est significatif. J’en vois aussi un certain nombre venir de milieux familiaux éclatés et plus encore de milieux très rigoureux sur le plan de l’éducation : jeunes Maghrébines, femmes de 40 ans engoncées dans une sexualité liée à leur éducation et qui, lors d’une rupture avec leur mari, se trouvent face à une désillusion et une remise en question générale de leurs valeurs. Le plus important est de ne pas établir de liens hâtifs, de type causaliste, entre ces éléments, sans pour autant en dénier le potentiel explicatif.

Notes

[1Skype permet de communiquer par Internet exactement comme au téléphone, l’image en plus.

[2"La banalité de l’échange, entretien avec Paola Tabet", Mathieu Trachman, Genre, sexualité et société, n° 2, automne 2009.

[3-Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, Denoël, Collection Médiation, 2002.


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