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Nicole Borvo, parlementaire

juin 2006, par Claudine Legardinier

Il faut sensibiliser les gens, se battre pour l’éducation et l’information face à tous les faux défenseurs de la « liberté ».

Le Parti Communiste Français a adopté une position abolitionniste. Aujourd’hui, il exige le retrait de la loi Sarkozy mais aussi la mise en place d’une politique cohérente sur la question de la prostitution. Nicole Borvo, sénatrice du groupe communiste républicain et citoyen, s’en explique.

- Le PCF a clairement pris position sur la question de la prostitution en se déclarant pour un monde sans exploitation sexuelle. À quand remonte ce choix politique ?

Dès 2001 nous avons été sensibles au phénomène prostitutionnel dans le cadre des objectifs d’ensemble des communistes, droits des personnes et exploitation humaine. Nous avons donc décidé de travailler avec différentes associations pour nous informer et formaliser les choses.

En 2002, nous avons organisé un colloque avec des associations et des militants de notre parti, pas tous à l’aise, il faut bien le dire. Enfin, nous avons déposé une proposition de loi, fruit de l’ensemble de notre réflexion au moment des discussions autour de la loi Sarkozy, laquelle optait pour la stigmatisation des pauvres, des précaires, des prostituées, des mendiants, premier signe d’une longue série répressive. Notre souci était de bien marquer que nous étions résolument abolitionnistes.

Notre démarche avait donc un objectif qui ne peut pas être immédiat : que la prostitution des êtres humains devienne un horizon dépassable. La proposition de loi prévoyait ainsi plusieurs aspects : sensibilisation, tout particulièrement des "clients" — qui sont des hommes —, éducation dès le plus jeune âge pour construire de nouveaux rapports de genre, information, prévention. Elle portait également sur les mesures en direction des personnes prostituées, en grande majorité des femmes dans une détresse terrible, avec beaucoup d’étrangères dans un état moral, de santé, d’esclavage insoutenable.

- Quels sont pour vous les plus mauvais aspects de la loi Sarkozy ?

Lors du débat au Parlement avec Sarkozy, nous avons défendu la possibilité réelle pour les personnes prostituées, dès lors qu’elles voulaient sortir de la prostitution, d’être protégées, d’avoir un titre de séjour, d’être aiguillées vers un soutien, une formation, afin de ne pas retomber dans les mains de leurs exploiteurs.

Ce débat s’est soldé par le vote de la loi Sarkozy, loi dont on mesure les effets : les prostituées sont de plus en plus clandestines et s’éloignent des centres urbains où, par le biais associatif et social, elles pouvaient avoir un minimum de protection. Elles sont de plus en plus maltraitées par leurs bourreaux et par la police. J’ai d’ailleurs saisi la Commission nationale de déontologie de la police pour qu’elle dénonce les mauvais traitements infligés à ces personnes au motif qu’elles sont arrêtées pour prostitution. Pendant ce temps, les proxénètes sont tranquilles. Et la prostitution n’a pas diminué. Elle n’a que changé de forme.

- Pourquoi avoir choisi avril 2006 pour redéposer la proposition de loi ?

Seul un changement de mandature permet de redéposer une proposition de loi. C’était donc possible. Notre proposition a été légèrement modifiée de façon à intégrer la nécessité de supprimer les dispositions de la loi Sarkozy. Hélas, pour le moment, les sénateurs n’ont pas voulu l’inscrire à l’ordre du jour. La droite est majoritaire, ne l’oublions pas ; ce qui pose d’ailleurs la question des réels pouvoirs de l’opposition et du Parlement.

Reste à souhaiter que les choses évoluent. En tout cas, si nous avons choisi ce moment, c’est d’abord à cause du bilan de la loi Sarkozy et parce que nous sommes dans une fin de quinquennat ; il est temps de commencer à réfléchir à de nouvelles perspectives de gauche. Pour nous, c’est une façon de signifier que nous sommes toujours sur des positions abolitionnistes et de demander la suppression de la loi Sarkozy.

Je suis élue de Paris et je me rends compte que, une fois les personnes prostituées éloignées, il n’y a plus de grandes manifestations comme il y en a eu dans le 17ème et le 18ème arrondissements. L’affaire est considérée comme réglée, ce qui me choque profondément. Il s’agit d’ouvrir les yeux de la gauche.

Il n’y a pas de solution miracle. Il faut continuer à marteler les réalités de la prostitution. Mais aussi poser le problème de façon globale : le corps n’est pas une marchandise.

- Vous déclarez être défavorable à la pénalisation des "clients" ?

À l’époque, en 2001-2002, nous n’avions pas opté pour la pénalisation du "client". Nous nous étions beaucoup interrogés. Je crois qu’il est temps d’engager le débat, même s’il est difficile. Il ne nous paraissait pas probant qu’une amende soit pertinente, en tout cas en France. Par ailleurs, nous ne pensons pas que mettre des gens en prison va régler quelque chose. Cela dit, au moment du débat sur la prostitution autour du Mondial de football, Marie-George Buffet m’a dit qu’elle souhaitait mettre cette question en discussion. Le problème est celui de l’efficacité dans un pays où la sensibilisation n’est pas faite. Et celui du mode de pénalisation.

L’expérience suédoise est intéressante, mais elle est accompagnée de nombreuses mesures. Il faudrait que l’on manifeste au "client", par la loi, que ce qu’il fait est interdit ; proportionner la peine en l’adaptant à la personne et à ses moyens. Nous ne sommes pas pour une société de répression tous azimuts, nous ne voulons pas que des gens soient enfermés ou considérés comme malades. Pourtant, il est bon que soit manifestée l’idée que l’on ne peut pas participer à cette exploitation des êtres humains. Pourquoi pas une forme de pénalisation ? À condition que l’idée soit partagée dans le parti.

- Qu’en pensent les militants de base, notamment les hommes ? Votre travail de sensibilisation a-t-il eu un effet ?

Une question comme celle-là ne peut faire l’unanimité. Au PCF, comme ailleurs, il y a des hommes qui vont voir des prostitué-e-s. Et certains qui n’y vont pas ont les mêmes positions. Mais majoritairement, ce que nous disons est partagé.

Il faut avouer qu’il y a une méconnaissance entretenue par la place que les médias donnent à certaines personnes qui nous expliquent que la prostitution, c’est la liberté. Sont-elles subventionnées ? On peut se le demander. Elles sortent des bouquins, parlent à la télé, c’est manifestement une entreprise de grande ampleur. Ce discours de la "liberté" trouve d’autres canaux : l’avancée des droits des homosexuels par exemple. Je m’en suis aperçue au sein du PCF où certains d’entre eux, militants, qui défendent nos positions, sont troublés par le fait que beaucoup de garçons homosexuels prostitués se disent indépendants. En gros, ils disent : OK pour lutter contre les réseaux mais les gens qui veulent faire ça, c’est leur droit.

- Que faire face à ces discours ?

Il n’y a pas de solution miracle. Je crois qu’il faut continuer à marteler les réalités de la prostitution. Tout ce qui donne à voir le réel est important. Il faut aussi poser le problème de façon globale en continuant d’affirmer que le corps n’est pas une marchandise. Ce n’est pas de la morale bourgeoise que de dire cela, c’est du respect de la personne.

Il faut sensibiliser les gens, se battre pour l’information et l’éducation face à tous les faux défenseurs de la liberté. Ici même, au Sénat, j’ai bataillé ferme avec Robert Badinter. Moi qui étais à ses côtés sur la question de la peine de mort, je me suis affrontée à lui en 2002, au moment du débat sur la pénalisation des "clients" des prostitué-e-s mineur-e-s. Il m’a dit : mais comment pouvez vous prôner la répression, vous qui défendez les libertés ?

Mais qu’est-ce que cette liberté d’user du corps d’un-e mineur-e ? Et peut-on s’en tirer en invoquant le fait qu’on ne connaissait pas son âge ? L’objectif que nous nous fixons est ambitieux et difficile. Il faut le tenir. Ne pas céder aux sirènes réglementaristes, et elles sont fortes !

- Que vous ont inspiré les débats autour du Mondial de football ?

Le fait qu’il y ait eu une mobilisation abolitionniste est une bonne chose. D’abord parce que c’est rare. Les gens se posent des questions là où ils ne s’en posaient pas. En contrepartie, on donne peut-être des armes à ceux qui veulent légaliser parce qu’on est en Europe. Ce qui m’a frappée, c’est le traitement par les médias. Parmi quelques reportages intéressants, on a vu des choses scandaleuses : des bordels allemands présentés comme des boîtes de nuit. Il faut dire que l’on voit régulièrement des films qui montrent une image idyllique ou complètement marginale de la prostitution... Il faut attendre le bilan des pays qui ont réglementé. Et continuer parce que c’est une cause juste.

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société Numéro 153 / avril - juin 2006.

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