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Ségolène Neuville, députée des Pyrénées-Orientales

juin 2013, par Claudine Legardinier

Les bordels de la Jonquera ont des conséquences sur toutes les femmes.

Ségolène Neuville, conseillère générale des Pyrénées-Orientales, députée PS et membre de la Délégation aux Droits des Femmes de l’Assemblée nationale, nous expose les grandes lignes d’une recherche novatrice menée à la demande de son Conseil général : une équipe de sociologues a passé au crible l’impact des bordels de la zone frontière catalane – la Jonquera – sur la jeunesse de la région.

- L’étude que vous avez commandée a choisi un angle de recherche original...

L’étude a en effet porté sur l’impact des bordels sur la vie des habitants de la Jonquera, sur la jeunesse des Pyrénées-Orientales et sur les médias. Nous savions qu’attaquer frontalement sur le devenir des jeunes femmes prostituées dans les bordels ne toucherait pas beaucoup les gens. Après tout, ce sont des étrangères et il y a le fantasme qu’elles le veulent bien.

Il fallait trouver une autre entrée : comme le Conseil général avait décidé de se centrer cette année sur la question de la jeunesse, nous avons choisi d’étudier
l’impact des lieux de prostitution de la Jonquera sur les jeunes des Pyrénées-Orientales. Ici aller à la frontière est considéré comme normal.

De jeunes garçons n’hésitent plus à s’en vanter et les filles aussi savent tout sur les préservatifs distribués à l’entrée, c’est un grand sujet de conversation. Le groupe "Al Chemist" écrit une chanson sur le "Dallas" et on peut lire dans le journal local que telle équipe sportive est allée se détendre à la Jonquera. La banalisation est totale.

- Qui sont les « clients » des bordels de la Jonquera ?

Ils sont Français, surtout originaires des Pyrénées-Orientales ; les Catalans n’y vont pas. La zone apparaît comme un "ailleurs" où la transgression est possible, un duty free où on vient faire le plein d’essence, de tabac, d’alcool et de femmes bon marché. Les tenanciers travaillent le marketing en misant sur l’image glamour, Las Vegas. C’est un parc d’attractions à la Disney, les filles sont des bombes comme dans les films américains.

- Quelles sont les représentations les plus courantes ?

Il y a un effet de miroir entre la prostitution de rue et celle des bordels : forcée et sale dans la rue, occupée par des putes, elle serait libre et bénéficierait de garanties d’hygiène en "club" où se trouvent des filles. Le club est ainsi légitimé par opposition à la rue. Pour l’opinion, ce qu’il faut éradiquer, c’est la prostitution visible dans l’espace public. Sur les bordels, les habitants sont ambivalents. L’image est mauvaise mais ils font vivre la commune : une dizaine de salons de coiffure, des bars, des restaurants, des chauffeurs de taxi, des pharmaciens, des acteurs de la presse locale...

- Quel fossé entre la réalité et la représentation ?

Les représentations sur l’hygiène notamment ont conduit les chercheuses à enquêter sur les services médicaux. Moi-même, j’avais entendu dire à l’hôpital de Perpignan [1], qui recevait des hommes ayant eu des accidents de préservatifs à la Jonquera (il est plus probable qu’ils n’en avaient pas mis), qu’il n’y avait pas de traitement à leur donner puisque les prostituées étaient surveillées... Or, les chercheuses ont vu des médecins mais n’ont pu trouver aucun élément prouvant l’existence de ces fameux contrôles médicaux. Quant à l’image de liberté et d’indépendance, tout le monde sait que ces femmes sont parquées par les proxénètes avec viols et menaces [2]

Un imaginaire sexuel forgé par la prostitution et la pornographie renforce les schémas traditionnels de la domination masculine

- Quelles conséquences a l’existence de ces bordels sur les femmes de la région ?

Ce contexte culturel de valorisation de la prostitution a des conséquences sur l’ensemble des femmes, sur leur vécu et sur leur sexualité [3]. Comme les femmes de la Jonquera se font accoster par des hommes pour qui elles sont des prostituées potentielles, elles font tout pour s’en distinguer, en évitant certains vêtements, ou d’aller dans la périphérie. Quant aux jeunes femmes des Pyrénées-Orientales, leurs compagnons peuvent exercer une forme de chantage en menaçant d’aller à la Jonquera s’ils n’obtiennent pas certains actes sexuels. Les jeunes femmes doivent donc à la fois ne pas ressembler à une "pute" et être à la hauteur sexuellement et sur le plan de la beauté. Un imaginaire sexuel forgé par la prostitution et la pornographie renforce les schémas traditionnels de la domination masculine.

- Quel traitement réservent les médias à cette question ?

L’attention médiatique s’est surtout portée sur la courte période d’ouverture du "Paradise". La politique de communication des bordels est très au point. Les télés se sont livrées à une véritable propagande en faveur des bordels, le seul média un peu critique, L’Indépendant, appartenant à la presse locale.

- Comment vos positions publiques sur la question de la prostitution sont-elles reçues ?

Mes positions abolitionnistes publiques ont souvent été très mal accueillies. On m’a évidemment reproché mon manque d’humour quand j’ai réagi contre tel carnaval ou tels tee-shirts odieux d’équipes sportives... Mais j’ai toujours été soutenue par le président du Conseil général, aujourd’hui président de région ; et désormais par notre présidente Hermeline Malherbe. J’avais réussi à monter une plate-forme sur la prostitution transfrontalière au Conseil général. Aujourd’hui, l’idée est, à partir de l’étude, de travailler sur des outils de communication ; de monter par exemple une campagne Conseil Général et Conseil Régional en direction de la jeunesse.

- Quelle est l’évolution des éluEs dans votre entourage politique ?

Aujourd’hui, nous sommes huit femmes sur trente-et-un conseillers généraux. Depuis trois ans environ, on sent une prise de conscience des éluEs (je ne parle pas d’une certaine droite pour laquelle il y a toujours des choses plus urgentes). Mes collègues disent maintenant qu’il faut s’intéresser aux femmes qui se trouvent dans ces bordels. Elles le veulent bien est un discours que l’on n’entend plus... Il reste à faire le même travail sur l’opinion. Il faut que les gens comprennent qu’ils sont concernés, par leurs fils et leurs filles. Et que les femmes sortent de la résignation.

- Les résistances restent pourtant nombreuses...

Les médias y sont pour beaucoup. Libération, Le Monde, Le Nouvel Obs ou Rue 89 relaient le lobbying des "clients" et l’idéologie libertaire. En tant que groupes de femmes ou de députées, nous avons le plus grand mal à y faire publier nos tribunes. Et quand des journalistes assistent à des débats, ils ne retiennent que les interventions qui nous sont hostiles.

Dans l’optique de déposer une proposition de loi, nous avons composé un groupe parlementaire d’une dizaine de députéEs, dirigé par Maud Olivier. Avec Catherine Coutelle, nous avons commencé nos auditions. À nous de montrer que nous voulons défendre les prostituées, changer la honte de camp. Le mot abolitionnisme est mal compris ; nous n’avons aucune ambition moralisatrice et n’allons rien éradiquer du jour au lendemain. Pour commencer, il faut faire connaître aux députéEs la position abolitionniste de la France, pas toujours claire, avec laquelle il s’agit de se mettre en accord.

- À quel horizon projetez-vous de déposer votre proposition de loi ?

Nous sommes déterminés à la déposer pour le 25 novembre 2013. Outre la suppression du délit de racolage, elle compor- tera trois axes : social, avec la régularisation des étrangères et des offres d’hébergement, de formations professionnelles et d’emplois ; la répression du proxénétisme et confiscation des biens des proxénètes, comme le demande le Mouvement du Nid [4] ; et la mise en conformité avec la directive européenne de 2011 sur la traite. Enfin, la généralisation de la pénalisation – qui existe déjà dans certains cas – à l’ensemble des "clients". Les pays européens attendent beaucoup de la France à l’heure où les Pays-Bas sont empêtrés dans une politique qui fait la preuve de son échec.

- A-t-elle des chances d’être votée ?

Sans doute pas par les Verts mais normalement par le Front de Gauche, qui, comme le PS, s’était prononcé dans notre sens pendant la campagne. J’ai bon espoir.

Enfin, l’enquête qui manquait !

A la frontera tot s’hi val, à la frontière tout est possible : le
titre de cette recherche conduite par Aude Harlé, Lise Jacquez et Sophie Avarguez, sociologues, à la demande du conseil général des Pyrénées-Orientales, en dit long. Pour mesurer le vécu, [les] usages et représentations du phénomène prostitutionnel les chercheuses, qui ne se sont pas cachées, ont mené des entretiens auprès d’hommes et femmes de 18 à 35 ans. Elles ont également interrogé des militantes du Planning Familial qui ont rapporté ce qu’elles entendaient (des gamins de 12 ans demandent si on peut attraper le VIH avec des éjaculations faciales). Interdites d’entrée, en raison de leur sexe, dans les bordels (sauf un), elles n’ont pas pu rencontrer les femmes prostituées, à l’exceptionde l’une d’entre elles, qu’il leur a été impossible de revoir à l’extérieur.

Leur passionnante étude, qui met en lumière les répercussions du phénomène prostitutionnel de part et d’autre de la frontière et les usages sociaux qu’il produit, est parue chez Balzac éditeur, sous le titre : Du visible à l’invisible : prostitution et effets frontière. À lire absolument.

P.-S.

Cet article est paru initialement dans Prostitution et Société numéro 178.

Notes

[1Ségolène Neuville est médecin.

[3Sur cette question, lire : Yoshée de Fisser, "Une souffrance de l’être-femme", in De la construction d’une identité de genre. Le phénomène prostitutionnel à la Jonquera éprouvé par de jeunes frontaliers, ICRESS, 2012.

[4À lire à ce sujet sur le site du Mouvement du Nid : Politiques publiques et prostitution : construire un avenir pour l’abolitionnisme !. Le Mouvement du Nid est l’éditeur de ce présent site.


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