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Qui ne condamne pas une violence la cautionne

novembre 2013, par Jean-Louis Bevelaqua, militant du Mouvement du Nid

En 2006, j’ai témoigné en tant qu’ancien « client » au moment où le Mouvement du Nid publiait son enquête sur ces acteurs de l’ombre [1]. Sept ans après, je ne peux pas ne pas réagir devant les multiples appels à lutter contre la proposition de loi abolitionniste, lancés par des hommes, le plus souvent des membres du show-biz comme Frédéric Beigbeder ou Antoine [2].

Pour commencer, je pense qu’il est temps d’en finir avec le terme d’amour tarifé, très prisé par ces messieurs. En réalité, il ne s’agit que de violences tarifées, et de rien d’autre.

Personnellement, j’ai mis trente ans pour prendre conscience du fait que j’avais été un homme violent et que ce jeune marin que j’étais, a été complice de la traite des êtres humains. Cette prise de conscience, je la dois aux réflexions et aux actions menées au sein du Mouvement du Nid.

Il n’est pas si difficile de comprendre que les clients de la prostitution, nommés justement « prostitueurs » par les abolitionnistes, sont des auteurs de violences sexuelles, même si certains l’ignorent ou plus encore le nient. Qu’ils l’ignorent, comment s’en étonner puisqu’aujourd’hui, en 2013 (!) l’éducation à la sexualité reste quasi nulle, la pornographie étant plus que jamais le seul support « formateur » pour les jeunes, avec des effets dévastateurs sur les qualités relationnelles nécessaires à une sexualité épanouie. On sait aujourd’hui à quel point les cultures influencent nos désirs sexuels, qui sont bien moins naturels que ce que voudraient faire croire les détracteurs de l’abolitionnisme. A ce propos, je pense aux propos de Rebecca Mott, écrivaine britannique et survivante de la prostitution : C’est dans l’univers du porno que la plupart des prostitueurs apprennent tout ce qu’ils font : c’est leur école, leur famille et trop souvent leur religion.

Parmi les nombreux jeunes garçons qui se précipitent dans les bordels de la Jonquère, un certain nombre sont dans la plus totale ignorance de leur violence, comme je l’ai moi-même été il y a trente ans. Malheureusement non seulement nous en sommes toujours au même point mais pire, ces jeunes sont encouragés dans leurs comportements par une croissante hyperstimulation sexuelle. Pour eux, l’éducation est la bonne solution. Pour les autres, qui ne sont pas prêts à renoncer à leurs privilèges, seule la loi pourra faire changer les choses.

Car comment pourrions nous continuer à nous comporter comme dans les cultures patriarcales de l’Antiquité ? Les apports des sciences humaines, psychologie, sexologie, ont pourtant transformé profondément notre compréhension de la sexualité humaine qui ne peut plus être celle d’il y a 2000 ans. Quant à l’argument éternel du « consentement » des personnes prostituées, la réflexion philosophique montre bien que ce consentement ne modifie en rien la nature des actes.

Même si je doute que les prostitueurs sont tous des violeurs, il me semble qu’il ne faut pas avoir peur de pousser l’analyse jusqu’à dire que, dans les cas de traite des êtres humains, il existe clairement un vice de consentement et donc que les actes sexuels accomplis dans ce cadre sont des viols.

Il me semble important que le cadre juridique puisse « inventer » un délit ou un crime qui prenne en compte le vice de consentement et donc une forme de viol sans intention, comme c’est le cas pour les homicides. Imagine-t-on la violence subie par des victimes de réseau qui sont violées cinq ou dix fois par jour, voire davantage, comme ce fut le cas pour les quelque 200 jeunes femmes recluses dans les bordels de la Jonquère en 2013, entre autre dans le célèbre Dallas [3] ? Ne serait-il pas logique que les clients de ces bordels soient assimilés à des violeurs ?

Si je tiens toutefois à faire une différence entre viol et violences sexuelles, c’est au niveau de l’intention des acteurs ! Même si les conséquences des violences sexuelles à répétition peuvent être aussi graves que celle d’un viol, il me semble important de maintenir la différence, notamment dans le cadre du travail de prévention, et d’abord pour une raison essentielle : c’est que l’intention des violeurs me semble différente de celle des prostitueurs, même si la perversité n’est pas toujours ancrée chez tous les violeurs (90% des violeurs en France ne présentent pas de pathologie mentale selon un rapport d’Amnesty International publié en 2007). Deuxième raison, plus aléatoire : ce qui qualifie le viol est l’absence de consentement, fait qui le distingue de la prostitution même si on peut invalider l’argument en avançant l’idée d’un vice de consentement dans la mesure où l’on peut considérer que l’argent achète ce consentement.

Assimiler tous les prostitueurs à des violeurs ne me semble pas pertinent, même si je pense qu’il y a plus de points communs que de différences entre prostitution et viol, du moins dans les conséquences engendrées.

Au passage, je ne me dédouane pas de mes propres responsabilités. Lors des escales où j’ai été client, rien ne dit que les personnes prostituées que j’ai rencontrées n’étaient pas prisonnières d’un réseau. Et si j’ai pu être indifférent à de telles réalités, c’est bien à cause de la complicité de la société qui n’a pas su m’éveiller à des relations humaines non violentes, que ce soit par l’éducation ou par la loi. Pour moi, la complaisance de nos sociétés envers le système prostitueur est un véritable crime contre l’humanité.

Le travail de conscientisation reste énorme, j’en veux pour preuve un évènement qui m’a choqué, des anciens marins à Toulon le 12 mai 2013, ont fait poser une plaque à la mémoire d’une fille de joie ? Même si je ne sais ce qui anime au fond ces anciens collègues, il n’en demeure pas moins que le contenu de l’article démontre bien le manque de réflexion et d’analyse de la prostitution et aucune remise en cause de leurs pratiques. La démarche en elle-même est choquante car ce sont des bourreaux qui font honneur à une de leurs victimes !

Qui ne condamne pas une violence la cautionne !

Seule une éducation à la sexualité fondée sur le respect et la réciprocité des désirs sexuels aurait pu à l’époque m’ouvrir à d’autres horizons. Je sais que mon attachement aux lois qui encadrent le respect des droits humains m’aurait permis d’éviter ces actes absurdes, dépourvus de toute légitimité, et qui bafouent la dignité de la personne.

Aussi, quand j’entends ces appels à signatures contre un projet de loi enfin novateur et libérateur, vraiment digne de l’esprit des Lumières, j’hésite entre colère et dégoût. Artistes, navigateurs, chanteurs, tous ces patriarches pathétiques marchent à contre-courant. Ce qu’ils refusent, c’est une avancée majeure pour la défense des droits humains, particulièrement (est-ce un hasard ?) ceux des femmes. Comment Antoine peut-il vanter la prostitution en parlant des arts du lit ? L’honnêteté exigerait qu’il parle plutôt de ses petits plaisirs égocentrés ! Qu’il nous explique où est l’art du sexe ou de l’érotisme quand la personne que paie le client est de facto exclue du désir et du plaisir ? Quand la sexualité du client n’est au mieux que masturbatoire et au pire un exercice de domination sur un objet sexuel qui n’a pas son mot à dire ?

Et faut-il commenter la remarque de Gil Mihaely, directeur de la publication du calamiteux mensuel Causeur, à l’origine du "manifeste des 343 salauds", interrogé par le Zéromacho Patric Jean sur la façon dont il peut distinguer une prostituée libre d’une victime de la traite ? Sa réponse vaut tous les discours sur le respect qu’il voue aux personnes prostituées : Quand je vais au supermarché, je ne peux pas non plus distinguer la viande fraîche de la viande avariée. On retrouve là toute la délicatesse qui caractérise les clients qui se lâchent sur les forums. Bon appétit !

Comment supporter que de telles revendications soient faites au nom de la liberté et drapées dans un prétendu statut de « pro sexe » ! C’est une aberration. Moi qui suis abolitionniste, je suis pro sexe ! Je ne considère pas les violences sexuelles comme relevant de la liberté sexuelle. Et je ne peux pas comprendre que des femmes – comme Elisabeth Badinter et tant d’autres – puissent, sur la question de la prostitution, se positionner aux côtés des masculinistes. Je dois tant aux femmes : c’est à elles que je dois d’avoir pu m’ouvrir à une vision moins patriarcale du monde et des relations humaines, que ce soit dans les associations d’éducation, celles d’accompagnement de fin de vie ou au Mouvement du Nid.
 
Si je me réjouis de voir présentée cette proposition de loi qui me semble pleine de bon sens, je reste sur ma faim. Comment en effet, si cette loi reconnait enfin les violences intrinsèques et irrévocables de la prostitution, ne peut-elle les qualifier que de simple infraction ? On serait en droit d’attendre plus de cohérence entre l’atteinte aux personnes et l’échelle de la punition. De plus, la peine possible de prison permettrait d’affirmer la gravité des actes et serait plus juste. Car si 1500 euros d’amende c’est pour moi presque un mois de salaire, je le demande, c’est quoi pour un joueur de foot ?

A l’heure du vote de la loi, je tiens à réaffirmer ma volonté de me réaliser en tant qu’homme, libéré de tout désir de domination et vivant une sexualité qui ne se contente pas d’un « consentement », mais se fonde sur la réciprocité du désir.

P.-S.

Sur ce site, lisez le témoignage de Jean-Louis en 2006, revenant sur son expérience de "client" de la prostitution.

Julien : Je voudrais témoigner du fait qu’à cette époque, rien ne nous dissuadait de devenir clients...

(À l’époque, la rédaction de Prostitution et Société avait baptisé Jean-Louis "Julien" car toutes les personnes dont nous publions le témoignage reçoivent un prénom d’emprunt.)

Notes

[1À lire sur le site du Mouvement du Nid : L’homme en question. Le processus du devenir client de la prostitution. Le Mouvement du Nid est l’éditeur de la revue Prostitution et Société et de ce présent site.

[3À lire à ce propos, le communiqué de la délégation du Mouvement du Nid de l’Hérault : Les "clients" français, premiers complices de la traite des femmes !.


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