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Tous clients… toutes clientes ?

septembre 2009, par Claudine Legardinier

Il aura fallu attendre les années 2000 pour que soit posée la question qui fâche : est-il légitime que des hommes s’estiment en droit, contre un billet, d’accéder au corps de personnes — en majorité des femmes — qui ne les désirent pas ? Qu’ils se permettent, par la même occasion, d’exercer leur mépris, quand ce ne sont pas des violences déclarées ?

Sentant le vent du boulet, les plus attachés à cet antique privilège masculin usent de multiples arguments, celui de la "liberté" n’étant pas le moindre. Mais il en est de plus subtils, de plus invisibles. En la matière, on peut faire confiance au "monde de la culture" pour entériner à sa façon ce vieux privilège machiste en le contournant savamment.

On l’aura remarqué, partout règnent actuellement… les femmes "clientes".

Josiane Balasko , dans un roman porté à l’écran, campe une Nathalie Baye branchée qui paie un escort boy. Le cinéaste Laurent Cantet suit "Vers le sud" une riche Européenne, Charlotte Rampling, qui s’offre de jeunes garçons noirs sur les plages d’Haïti. Un navet, "Ah la libido", croit faire preuve d’audace en embrayant sur le même thème, déjà éculé.

On nous pardonnera de trouver ce consensus moins innocent qu’il n’y paraît. Certes, des femmes, au nom d’une curieuse conception de l’égalité, entendent exercer ce qui de tout temps fut un privilège masculin. Mais leur pourcentage est infiniment minoritaire et pour tout dire, dérisoire. Et voilà qu’en littérature, au cinéma, parler de la marchandisation des êtres humains, c’est mettre les femmes en accusation ! Oubliée, dans le monde réel, l’omniprésence des hommes clients, en tout lieu, en tout temps. Un détail, sans doute.

Toutes proportions gardées, n’est-ce pas le même réflexe qui poussa les médias du monde entier à montrer en boucle une femme américaine torturant sexuellement des hommes dans une prison irakienne alors que la violence sexuelle s’exprime universellement au masculin, et sur le corps des femmes ? L’anthropologue Françoise Héritier a raison de le souligner : 80 % des crimes passionnels sont dans les pays occidentaux le fait des hommes, mais l’image forte généralement véhiculée est celle de l’épouse adultère qui avec son amant tue un mari trop confiant comme dans "Le facteur sonne toujours deux fois".

Un homme qui exploite sexuellement une femme ? Trop banal, pas assez sulfureux. Mais l’inverse ! Formidable pour attirer le chaland… et pour détourner l’attention. Ainsi, l’abondance de femmes "clientes" dans les médias sert in fine à légitimer le comportement masculin. Message subliminal : être "client-e", ça se fait ; tout le monde le fait ! Pourquoi y réfléchir davantage ? On préfère appâter le lecteur ou le spectateur avec un sujet provocateur — une femme qui domine sexuellement, c’est exotique — et, plus ou moins inconsciemment, noyer la question du "client" prostitueur, dont le comportement est précisément lié au fait d’être socialement construit au masculin.

Le sujet zappé ? L’inégalité fondamentale entre les hommes et les femmes, au fondement même du système prostitutionnel, décidément soluble dans le grand bain médiatique.


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