dernière mise à jour ¬ 07/09/17 | jeudi 7 septembre 2017 | je m'abonne | sommaires

Médias : la complaisance est toujours ce qu’elle était

mars 2011, par Anne-Cécile Mailfert

Un article publié dans Libération le 2 mars 2011, A Limoges, un petit bois de Boulogne qui fait scandale, est à lui seul le malheureux condensé de représentations toujours en vigueur. La prostituée y apparaît comme la coupable et le client comme l’innocent grugé. Une pensée que l’on aimerait croire dépassée depuis le 19e siècle.

À moins d’une semaine de la journée internationale des droits des femmes, Jean-Louis Le Touzet, envoyé spécial à Limoges, publie dans Libération un article qui condense à lui seul les clichés les plus rétrogrades sur la question de la prostitution. Sans la moindre distance critique, il reprend des propos qui font peser toute la culpabilité sur les personnes prostituées et déresponsabilisent totalement les comportements des hommes clients.

A l’instar de la pénalisation du racolage « passif » - imposée par Nicolas Sarkozy en 2003 - le journaliste reprend complaisamment le discours qui lui est servi : les pauvres riverains n’en peuvent plus de ces filles (ce ne sont pas des femmes, mais des filles) qui harcèlent les braves hommes et qui font les poches des clients ! 

L’auteur jette un regarde presque attendri sur les clients, ces braves gars de la campagne, qui n’utilisent pas de préservatifs. La dimension criminelle du comportement de ces hommes, le sort de ces jeunes femmes manifestement victimes de réseaux ou sans papiers, battues, violées, exploitées, ne sont à aucun moment interrogés. Le journaliste préfère souligner les propos d’un quidam : Ils s’enivrent car elles sont quand même assez disgracieuses, faut dire … Le chaland (masculin) aimerait tant qu’elles soient, en plus, séduisantes…

Rien ne nous est épargné. Pas même la présence de détraqués aux abords des lieux de prostitution. Non, les clients de personnes prostituées ne sont pas spécialement de dangereux détraqués solitaires. Selon l’enquête de 2004 du Mouvement du Nid, 12% des hommes en France, en majorité entre 30 et 50 ans, souvent en couple, sont clients et maintiennent financièrement ce système prostitueur qui broie plusieurs dizaines de milliers de personnes par an.

Des faits auraient pourtant pu être exploités : l’’accroche de l’’article sur le sauvetage de la vendeuse chinoise par une personne prostituée, par exemple. Un acte de courage, que Le Touzet relate sur un mode humoristique. Ce n’est pas rendre justice aux personnes, ni prendre au sérieux la recrudescence, avérée, des violences sexuelles sur toutes les femmes aux abords des lieux de prostitution. Preuve, s’’il en fallait une, que la prostitution n’’évite pas les agressions, bien au contraire : accepter que l’’on considère certaines femmes comme des objets est la porte ouverte à la domination et aux violences contre toutes les femmes.

Enfin, de l’’Est ou de l’’Ouest, peu importe d’’où viennent ces femmes. À Limoges comme ailleurs, la prostitution est d’’abord une violence faite aux femmes, car c’est un rapport sexuel unilatéralement désiré. C’’est la domination du désir des hommes (l’écrasante majorité des clients sont des hommes) sur le corps des femmes (ou d’autres hommes). Les traumas physiques et psychologiques de la prostitution « choisie » ou « imposée » sont dénoncés par tous les spécialistes [1].

A quelques jours du 8 mars, il est temps d’’en finir avec cette conception rétrograde de la prostitution et des rapports hommes/femmes, d’’énoncer l’’égalité réelle jusque dans le désir entre les hommes et les femmes et, enfin, de renverser la charge pénale en France, aujourd’hui supportée uniquement par les personnes prostituées pour la faire peser sur les premiers responsables, les clients prostitueurs.

P.-S.

À lire aussi sur le même sujet :

Laure Daussy, Libé : article sur les prostituées, sans les prostituées, 2 mars 2011, sur le site Arrêt sur images.


© 1996-2017 Prostitution et Société | S'abonnerNuméros antérieursMentions Légales | Aide | Contact

Haut