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Reportage : Le sexe du samedi soir, France 4, 08/10/2010

« Payer pour ça » : un retour déconcertant dans la sexualité des jeunes

novembre 2010, par Elise Guiraud

La prostitution est un commerce plein d’avenir. Relookée, banalisée, abritée dans des bordels présentables, elle a retrouvé une place inattendue dans la sexualité des jeunes aujourd’hui, constate Victoria Zorraquin, réalisatrice du reportage Le sexe du samedi soir.

Elle s’interroge sur un pénomène paradoxal : les puticlubs (bordels) espagnols, autrefois fréquentés par des chauffeurs routiers d’âge mûr, prospérent plus que jamais grâce à l’afflux de "nouveaux clients" : des Français, de plus en plus jeunes. Pourtant, aujourd’hui, tout est possible gratuitement, alors pourquoi tant de jeunes hommes passent-ils la frontière pour acheter des actes sexuels ?

Victoria Zorraquin s’attendait à des difficultés pour trouver des "clients" prostitueurs acceptant de témoigner, mais elle en découvre des quantités, tous partants, tous volontaires pour raconter leur histoire. Elle décide de suivre Julien, 20 ans, parce qu’il est le plus représentatif d’entre eux, au fil de ses virées à la Jonquère (la Jonquera), terre d’élection des proxénètes à la frontière franco-espagnole.

Promu par tous et toutes, l’achat d’acte sexuel redevient ordinaire

La Jonquère, Julien y va juste pour le sexe parce que “c’est” autorisé en Espagne, interdit en France, croit-il savoir. Son patron, Jean-Marie, qui assiste à cet échange, l’encourage : ici avec la chaleur, la pression qu’on a toute la journée, c’est nécessaire de franchir la frontière le soir. Les deux compères prennent d’ailleurs ensemble la route des bordels.

On suit le jeune homme en visite dans plusieurs puticlubs : en bon consommateur, il cherche le meilleur rapport qualité-prix. Il filme les filles et la "passe", avec son téléphone portable contre un supplément de tarif, commente la décoration des chambres, le joli jacuzzi, la petite banquette.

La jeune femme blonde sur laquelle il a jeté son dévolu parle, devant Julien, des "clients" : certains hommes (...) sont brutaux, me font vivre un calvaire au bout d’une demie heure tu n’en peux plus. C’est un objet sexuel plus qu’une femme, c’est limite un sport, répond Julien. À la sortie du bordel, en guise de tout commentaire, il donne son verdict : club très classe, filles jolies, pas la quantité mais la qualité.

Le reportage donne à voir une sexualité construite sur le modèle du bien de consommation, mais aussi usinée par le poids des normes. Loin d’être émancipée, c’est une sexualité dont on fait valider le caractère conforme par ses proches : après l’approbation de son patron, Julien quête l’avis des copains, en leur montrant en ligne les videos qu’il a filmées pendant la "passe", et même les encouragements de sa maman. Sa mère, à qui il vient de montrer des photos de la personne prostituée, affirme à la caméra ne pas être choquée : à la limite c’est celui qui n’y va pas qui n’est pas normal.

Loin des mythes, une réalité criminelle qui n’intéresse pas les "clients" prostitueurs

Que devient l’argent dépensé par Julien dans les bordels ? L’essentiel de l’argent récolté abonde l’économie clandestine : trafics d’êtres humains, drogues et d’armes... sont les crimes ordinairement "découverts" lors d’une descente de police dans un puticlub. De toute évidence, les bordels n’empêchent pas la traite, mais la large dépénalisation du proxénétisme (seule est délictueuse la "contrainte" à la prostitution, qu’il faut pouvoir prouver) voue à l’échec la lutte contre les trafics. Dès que nous démantelons un réseau nous savons que nous créons un vide. Il y aura toujours des clients et par conséquent ce vide sera très vite occupé par une organisation criminelle.
Quelques « affaires » sont citées : des puticlubs où sévissent les viols et les violences, la prostitution de mineures, le trafic de drogues... les "propriétaires" écopent de trois mois de prison, tandis que leur établissement reste ouvert. Et les médias continuent de promouvoir le proxénétisme nouvelle manière : des gérants avisés, soucieux d’hygiène et de sécurité, qui ne font que louer des chambres à des femmes majeures et consentantes.

D’ailleurs, Julien, quant à lui, se satisfait du cliché de la prostituée heureuse de l’être, la femme experte : Elles sont très très ouvertes à “ça” ce sont des expertes en la matière. Il semble tout de même lucide sur les raisons réelles de cette fameuse ouverture : quand on a des fantasmes (...) je ne pense pas qu’elles disent non, tant qu’on a de l’argent.

Et tant qu’ils ont de l’argent, les hommes comme Julien obtiennent tout ce que leurs femmes ne veulent pas faire, selon les mots d’une personne prostituée interrogée, avec une de ses amies, par la reporter. Elle explique préférer la rue aux bordels, car dans un club il faut faire beaucoup de choses pour pouvoir travailler. D’abord il faut boire de l’alcool. (...) Les clients (...) demandaient beaucoup beaucoup de choses que je ne voulais pas faire. Du coup ma patronne m’a demandé de faire plaisir aux clients. J’ai refusé (...) donc je suis retournée dans la rue. Son amie approuve, elle a connu la même situation.

Une autre personne prostituée, dans un puticlub cette fois, fait le même constat. Les jeunes veulent se sentir de vrais hommes, ils ont beaucoup d’exigences, en fait ils regardent beaucoup trop de films porno. Ils veulent faire la même chose. Une autre : J’ai envie d’arrêter, parfois quand je rentre dans la chambre je suis écoeurée, j’ai envie que personne me touche. Parce que tu dois te laisser toucher embrasser par tous, par toutes sortes de personnes, c’est dégoûtant.

Julien n’est pas insensible à leur détresse : c’est pas cool, commente t-il.
Mais le client est roi, il n’a pas à se soucier des états d’âme de la marchandise : Quand nous français allons consommer des filles à la Jonquère, on ne pense pas du tout à ça, on est des clients quoi. On va bien acheter des œufs de poules qui sont, dans des conditions de vie, bon... on s’en fout, c’est des poules, on les mange quand même. Voilà ! C’est la société de consommation qui est comme ça. Les prostituées c’est la même chose.


Puticlubs, le sexe du samedi soir from Découpages on Vimeo.

Le sexe du samedi soir,
un reportage de Victoria Zorraquin et Ludovic Fossard, diffusé le 8 octobre 2010 sur France 4, dans l’émission Génération Reporters.


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