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Elsa : Dire qu’on a été prostituée reste tabou. C’est une vérité violente à énoncer et à recevoir.

décembre 2015, par Claudine Legardinier

Elsa a 22 ans. Elle est vivante. Un miracle selon ses propres mots. La drogue, l’alcool, la prostitution, elle a tout traversé. Aujourd’hui, elle est pleine de projets après avoir fait les bonnes rencontres et mis au clair les venins qui ont empoisonné ses jeunes années.

Il faut que je sois une miraculée pour me relever des dépendances et du traumatisme que j’ai vécus. Je buvais, je me droguais à l’héroïne, au crack, à tout ce qui me tombait sous la main. Pour avoir la came, j’ai été prosti- tuée. Je croyais que je m’en foutais. Depuis trois ans, j’ai fait beaucoup de chemin. Aujourd’hui, j’ai des tas de projets, je vis l’exact inverse de ce que j’ai connu avant. Tout est constructif parce que j’ai pu trouver l’aide dont j’avais besoin.

En fait, on se drogue pour tout anesthésier, pour se couper de soi-même. Si je n’avais pas pris de drogue, je me serais suicidée. C’était mon seul moyen de survie. Je n’avais pas les outils que j’ai aujourd’hui.

Une journée a été décisive dans mon parcours. C’était en 2013, j’avais quitté tout ça et je venais d’arriver à Paris. Émotionnellement les choses commençaient à remonter. À cause d’un rendez-vous, je me suis retrouvée à la Machine du Moulin Rouge le jour du colloque abolitionniste [1]. En entendant les témoignages de Rosen, Laurence et Nathalie, j’ai fondu en larmes. À la sortie, j’ai attrapé de la documentation et j’ai commencé à lire et à réfléchir. J’étais encore dans le déni mais je faisais mon chemin. Les avoir entendues, lire des témoignages, m’a aidée à comprendre.

Des outils pour une nouvelle vie

Fin 2012, j’ai fait une post-cure de trois mois au centre APTE [ndlr:Aide et prévention des toxico-dépendances par l’entraide].
La règle, c’est d’arriver en étant abstinent. J’étais donc allée voir le médecin qui me prescrivait un traitement de substitution à l’héroïne pour lui demander de m’aider à m’en sevrer et il a refusé en disant que je n’y arriverais jamais. Je prenais mon Subutex [ndlr:Médicament utilisé dans le sevrage de l’héroïne], trois fois la dose par injection, et je consommais beaucoup d’alcool, mais j’ai tenté de diminuer comme j’ai pu. J’ai souffert du manque, je vivais dans l’obsession de consommer. Mon sevrage a duré un mois et demi. Puis je suis entrée au centre APTE, et là, je suis vraiment devenue abstinente et j’ai pu commencer à apprendre à vivre sans aucune drogue. Quand je suis sortie, je n’étais pas encore sûre d’avoir envie de vivre mais je n’avais plus envie de mourir.

Pour sortir de la prostitution, pour pouvoir ressentir les choses, il faut être clean [ndlr :propre, c’est-à-dire sevrée] sur le plan de la drogue. Cet arrêt a marqué le début de ma nouvelle vie. Dans la prostitution, on n’existe que par le biais de la séduction. Je pensais que c’était le seul moyen pour qu’on me trouve de l’intérêt et je ne faisais confiance à personne. Il fallait faire semblant, tout le temps. C’est au centre, après ma désintoxication, que j’ai pu me montrer sans masque pour la première fois et découvrir qu’on était quand même bienveillant à mon égard ! Ensuite, on m’a dirigée vers Narcotiques Anonymes. Je suis venue à Paris pour assister aux réunions et j’ai été hébergée en foyer thérapeutique. Sans N.A., j’aurais rechuté.

Une nuit, j’ai aussi appelé SOS Viol. On m’a orientée sur les groupes de
parole de la Maison des Femmes. C’est là que j’ai pu comprendre mes comportements extrêmes avec le sexe, pourquoi j’avais envie de m’arracher la peau. Je ne voulais plus être dans mon corps. J’ai pu me dire que je n’étais pas folle, commencer à me faire confiance, me protéger, ne plus me sentir coupable.

La Maison des Femmes m’a aussi donné le téléphone d’une gynécologue qui me fait des cadeaux incroyables. Je lui ai raconté mon histoire. Quand je lui ai dit que je peignais, elle m’a poussée à faire une expo. Elle m’a aussi envoyée vers une association qui accompagne des femmes victimes de violences dans la création de leur entreprise. Et c’est elle qui m’a orientée vers une thérapie psycho-corporelle. Je n’ai plus de cauchemars, ni de grosses crises de stress post-traumatique ! C’est miraculeux.

Des crises, avant, j’en avais de terribles. Je me souviens d’un rendez-vous chez une gynécologue. C’était une femme délicate et pourtant cet examen a été une torture. C’était intenable ; comme si j’avais été dévorée par les vers. Quand on arrête la drogue, les émotions sont décuplées... À cette époque, j’avais des crises de larmes pendant des journées entières pendant lesquelles je ne supportais personne. J’avais peur de tout. Je ne pouvais pas parler, même pas entrer dans un bar.

Peu à peu, j’ai commencé à ressentir une immense colère : à comprendre que tout ça n’était pas de ma faute, qu’il y avait des coupables. J’ai assimilé que je n’avais pas à avoir honte.

Les années de plomb

J’étais jeune quand tout a commencé. À 11 ans, j’ai vidé des bouteilles d’alcool au point de rester dans le coma pendant près de 24 heures. Le lendemain, mes parents me renvoyaient à l’école.

À 13 ans, je suis allée dans une fête organisée par une fille dont j’étais tombée amoureuse et qui dealait un peu. Son père avait abusé d’elle petite... Un petit dealer m’a fait fumer et boire. Ce n’est que récemment que j’ai été capable de mettre le mot « viol » sur ce qui s’est passé. Quand je me suis réveillée, j’étais dans une position humiliante et quelqu’un avait écrit son nom sur ma peau. Quand j’ai demandé ce qui s’était passé, tout le monde a éclaté de rire. Je suis restée avec ça.

À 14 ans, âge auquel j’ai aussi été abusée par un type, j’ai choisi une orientation qui m’a permis de partir loin. À 15, je vivais dans un squat et je prenais de l’héroïne. C’était exactement ce qu’il me fallait : j’étais dans une bulle, dans du coton.

Aujourd’hui, je fais le décompte de tous ceux qui m’ont agressée. Un type plus vieux qui faisait des rave parties, avec qui je pouvais avoir des produits. Quand j’ai voulu le quitter, il m’a harcelée, frappée. Je revois des moments marquants : une soirée électro où tout le monde venait chercher de la drogue. J’ai repéré un type pour en avoir, il m’a emmenée dans le carré des VIP. Il m’a donné de la MDMA [ndlr:De l’ecstasy], la drogue dite de l’amour. J’étais venue voir un DJ connu qui nous a rejoints. Ils m’ont servi du champagne, de la coke, à moi qui vivais en squat et étais apprentie en usine, dans un milieu raciste, misogyne et homophobe. Là, j’étais une princesse ! Le lendemain, je me suis réveillée dans le lit du DJ. J’étais presque fière.

C’est seulement maintenant que j’analyse que ces types m’utilisaient en échange de la came. On vivait dans l’excès, dans l’euphorie. Je couchais avec tout le monde, c’était mécanique.

Il y a eu un autre mec qui m’en filait, un éducateur rencontré chez une copine. On a pris de la coke toute la nuit. Le lendemain, au lieu de me déposer au squat, il m’a emmenée chez lui et il m’a violée. C’est la seule fois où j’ai compris tout de suite que c’était un viol. Je suis restée nue à la fenêtre une demi- heure, tétanisée. Pendant ce temps-là, il regardait un film. J’ai pleuré toute la journée. Et le soir, j’y suis retournée. Quand on est allée trop loin, plus rien n’a d’importance. Je ne sais pas si c’est ce soir-là que j’ai rencontré mon proxénète ou après, j’ai du mal à remettre les choses dans l’ordre.

Y., mon proxo, mettait des tonnes de coke sur la table. C’était la fête pendant plusieurs jours d’affilée. Enfin, la fête... Il m’a proposé un verre, on est allés chez lui. Je ne pouvais rien lui refuser, après tout ce qu’il avait déboursé.

Une autre fois, il m’a laissée en attente de drogue pendant des heures, en me faisant boire, puis il m’a emmenée dans un appartement complètement vide. Cette pièce vide m’a obsédée pendant une éternité. La porte s’est ouverte, son pote, A., est entré, il a enlevé la couette sous laquelle je me cachais. Les deux me sont passés dessus : deux quadragénaires, pères de famille. Répugnants, violents aussi, avec des regards de tueurs. Mais pour Y., j’étais fière, j’étais sa pute à lui. Après le viol, j’ai eu droit à une grosse quantité de coke.

En fait, j’étais chez les mafieux. Un business à grande échelle. Il y avait des armes cachées dans ces appartements. J’étais un moyen de transaction, livrée à ses clients.

Il y a eu un autre type dégueulasse, M., qui bossait dans un bar techno, c’était avant de rencontrer Y. J’avais 15 ans et lui en avait 40. Il avait les cloisons nasales percées et je sentais ses dents bouger quand il m’embrassait à cause de la drogue. Je suis sortie avec lui et on prenait tout le temps de la coke. Du jour au lendemain, il m’a mise dehors. Ce soir-là, j’ai dû dormir chez un type que je connaissais un peu. Il a frappé au sang sa femme devant moi et nous a jetées toutes les deux à la rue au milieu de la nuit après une crise de paranoïa. J’ai appelé les flics, ils ne sont jamais venus. Quelques jours après je suis retournée voir M. pour lui acheter de la coke ; il m’avait habituée à en avoir tous les jours.

On fabriquait du crack avec de la coke. C’est un plaisir intense mais ultra bref. C’est tellement addictif qu’après une bouffée, on tuerait sa propre mère pour continuer à fumer. En fait, c’est pour empêcher une copine d’y toucher, un soir, que j’ai trouvé la force de m’enfuir et de me cacher pour échapper à Y. Quand il m’a recroisée, il a fait le geste de m’égorger. J’étais terrorisée.

Toute cette période, malgré la drogue, c’était l’enfer, une souffrance totale. Tout était stocké au fond de moi. Ma famille n’a jamais rien vu. Même quand j’arrivais défoncée. Quand je rentrais chez mes parents, je serrais les dents pour étouffer mes larmes. C’était l’horreur.
Quelque temps après, ma petite amie que j’aimais énormément est morte d’une overdose. Pour moi, le monde s’est écroulé. J’ai vidé mon appart, j’ai pris mon sac à dos. Je suis partie à l’autre bout de la France.

Là, j’ai essayé de mourir. J’ai vendu de l’héro, j’ai été prostituée pour un proxo qui m’emmenait faire le tour des clients potentiels. Je prenais de telles doses que je pensais ne pas me réveiller. J’en avais le bras paralysé. Je n’en avais rien à faire.
Un jour je ne sais pas pourquoi, je suis revenue voir mes parents. Là, je me suis retrouvée en manque. Je hurlais de douleur. Une nuit, j’ai demandé à ma mère de me tuer tellement c’était insoutenable. C’est seulement à ce moment-là que mes parents ont réalisé que j’avais un problème de drogue.

Ma mère m’a mise en contact avec un de ses collègues qui avait pris des drogues dures et qui s’en était sorti. Avec lui, pour la première fois, j’ai pu parler de ce que je vivais. À ce moment-là, je vomissais toute la journée. Il s’est occupé de moi. Je me disais que pour le garder, il fallait que je couche avec lui. Il a refusé. Ce refus a été quelque chose de puissant.

Finalement, on a passé trois ans ensemble. Il m’a toujours répété que sexuellement je n’étais obligée de rien. Parfois c’est lui, pas moi, qui se rendait compte que je n’avais pas envie.

Une clé pour comprendre

Jusqu’à ce que je sorte de tout ça, je n’avais rien connu d’autre que la violence sexuelle. Depuis que j’ai commencé à identifier mes symptômes, j’ai senti que les violences sexuelles dataient pour moi de bien avant mon premier viol, du moins du premier dont je me souvenais. Cet été, je suis allée voir ma sœur qui vit à l’étranger et elle m’a livré un souvenir qui lui est revenu en lisant un livre que j’avais oublié chez elle : Réveiller le tigre [2]. J’avais six ans, elle neuf. On jouait à cache-cache
près d’un lac et j’ai disparu.

Soudain, elle a vu un homme sortir d’une cabine de bain. Elle est entrée, je venais d’être violée. Je comprends mieux maintenant pourquoi mon carnet de santé est plein de choses incompréhensibles autour de mes 6 ans. J’ai
perdu tous mes cheveux, j’ai eu des maladies de peau, j’ai fait des dépressions ; ma lèvre s’est fendue et n’a jamais guéri pendant des années.

C’est une clé. Tout s’explique. Enfant, j’avais des crises de colère et on me traitait de méchante, de menteuse. Je vivais enfermée dans mon imaginaire, j’étais dans une solitude absolue. Ado, on m’a envoyée chez un psy, alors que j’étais déjà dépendante de la drogue, et il a conclu à... une petite dépression.

Réapprendre à vivre

Après être sortie de tout ça, j’ai cauchemardé, j’ai imaginé que ces types cassaient ma porte. Sur Facebook, j’ai retrouvé la trace de ma première copine. Clairement, elle se prostitue. Ça m’a fait un choc. Ces types ont encore entre leurs griffes des personnes que j’aime.

J’ai rompu tous les liens avec le passé. J’ai vu tomber trop de gens. Et même mourir. Aujourd’hui j’ai des projets, je me suis fait des amis qui sont ma nouvelle famille. Et je suis décidée à porter plainte contre mes agresseurs.

Les dépendants sont hypersensibles. On a vécu des horreurs et on refuse de ressentir nos émotions. Il faut donc tout réapprendre. Absolument tout. Réapprendre à vivre.
Si j’avais pu parler à mes parents, à 6 ans, rien de tout ça ne serait arrivé. Ce mec a bousillé ma vie ! Il a produit un venin qui s’est répandu pendant toutes ces années...
Sans lui, j’aurais cartonné à l’école. Il m’a coupée de mon propre avenir.
Aujourd’hui j’ai beaucoup d’amis qui ont vécu les mêmes galères que moi et qui s’en sont sortis. Ensemble, on peut presque se parler de tout, mais dire qu’on a été prostituée reste tabou. C’est toujours à demi-mots, même entre femmes. Pourquoi est-ce si difficile à dire ? Par peur du jugement, sans doute, mais aussi parce que c’est vraiment une vérité violente à énoncer et à recevoir. En fait, je connais beaucoup de femmes qui ont été violées et prostituées. Mais très peu sont conscientes des traumatismes qu’elles en ont gardés.

Une loi pour avancer

Les débats dans les médias sur la proposition de loi m’ont mise dans des états de colère énormes. Je suis révoltée par les conneries que j’entends. J’ai gâché plus d’un repas à cause de ça. C’est viscéral, il faut que je convainque les gens. À un moment, je crache le morceau en leur disant j’en viens. Certains sortent de nos discussions plutôt sonnés... Ce qui a manqué dans les débats, c’est l’explication des mécanismes du déni.

Quand j’entends les filles du Strass, je comprends le discours qu’elles tiennent. Je tenais le même. Je fanfaronnais. J’étais dans la provocation et la revendication, je racontais tout ce qui me permettait de déguiser la réalité des violences que je subissais, parce que je n’étais pas prête à y faire face.

Pour moi, il faut pénaliser les clients. C’est vraiment peu de choses, un PV, en comparaison du préjudice qu’ils causent. C’est évident qu’il s’agit de viols. On l’a vu pendant le procès du Carlton avec les témoignages des jeunes femmes. DSK, c’est quoi sinon un violeur ?

P.-S.

Cet article est paru dans le numéro 186 de notre revue, Prostitution et Société. Pour nous soutenir et nous permettre de continuer à paraître, abonnez-vous !

Notes

[1Événement organisé le 13 avril 2013 par le collectif Abolition 2012. À lire sur ce site : Abolitionnisme : la mobilisation générale.

[2Réveiller le tigre, guérir le traumatisme, de Peter A. Levine, préface de Boris Cyrulnik, Interéditions, 2013.


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