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Alicia : J’ai horreur de ce mot, pute. C’est terrible, ce qu’il est lourd à porter...

juin 2004, par Claudine Legardinier

Quand j’ai divorcé, j’avais 150 000 francs de dettes et le RMI. Un ami kiné m’avait enseigné le massage, j’ai répondu à l’annonce d’un sauna qui cherchait une masseuse. On n’avait pas le droit de toucher le sexe. Le patron surveillait ; c’était très strict, il avait peur de tomber pour proxénétisme. Il a fallu que je parte au bout de six mois parce que les saunas préfèrent changer de filles.

Quand j’ai eu l’huissier à la maison, j’ai décidé de me mettre à mon compte. J’ai fait les annonces des journaux, les rubriques « détente » et « contacts-amitié ». Je fais partie des rares qui proposent de vrais massages. J’ai aménagé un cabinet avec lumière tamisée et musique relaxante. Évidemment, je reçois les hommes en body sexy et je m’occupe de leurs zones érogènes, sinon ils iraient chez le kiné. Mais pour moi, il s’agit de massage. Quand ils sont en érection, je me dis que le sexe fait partie du corps ; c’est tout.

Les clients me contactent par téléphone. J’annonce clairement ce que je fais. J’explique qu’il s’agit d’un vrai massage avec finition manuelle et que je ne vais pas plus loin. Il y a des hommes qui apprécient ; ça leur permet de se sentir « clean », de se dire qu’ils ne trompent pas leur femme même si je les ai masturbés. Certains me disent qu’ils aiment mieux ça que d’aller voir une prostituée.

Il y a deux sortes de clients : j’adore ceux qui n’ont pas besoin que je les aide. Par contre, il y a les coriaces qu’il faut masturber. Là, je mets mes cheveux comme un rideau ; je ne regarde pas, je me ferme de partout ; je me sens mal, je me sens sale, j’ai l’impression d’être une pute. Mais je suis bien obligée, sinon je n’aurais personne.

La première année, il pouvait y avoir cent coups de fil et dix clients en une journée. À l’époque, ils appelaient vraiment pour un massage. Maintenant, ils pensent tous prostitution. J’ai à peine quinze coups de fil quotidiens pour peut-être un client. Je vends mon massage en disant bien que je ne vais pas jusqu’aux rapports sexuels.

Il y en a qui tentent le coup : ça vous coûte quoi d’essayer ?
Ils croient tout acheter avec de l’argent. Pour moi, ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de choix. Je suis déjà à la limite. Je n’irai pas plus loin. Je ne vais pas leur donner mon intimité. C’est déjà assez dur. J’ai une double vie ; moi, je me sens propre mais je sais bien qu’on va dire que je suis une pute. Je suis obligée de mentir, je sais comment sont les gens.
Il y a une question que je redoute par dessus tout : que faites-vous comme travail ? Quand on me la pose, j’ai la chair de poule.

(...)

Aujourd’hui, je me sens sale, j’ai l’impression d’avoir raté ma vie. Tout me fait peur. Parfois, je ne supporte plus les clients. Celui qui me demande si je suis épilée, je l’envoie aux pelotes ! Je bous au téléphone quand le mec me demande s’il y a des rapports ou si je fais les couples. C’est dur, tout ce que les types demandent : urologie, sadisme... Je suis atteinte. J’essaie de faire quelque chose de propre et je m’aperçois qu’ils ne comprennent rien. J’ai la haine des mecs. J’aime mes bons clients qui ne me tripotent pas ; les autres, je les déteste.

Je suis fatiguée dans ma tête. Il y a de moins en moins de bons clients et, pardonnez-moi, de plus en plus de connards. Ils me demandent mon âge (je réponds 32, alors que j’en ai vingt de plus), comment je suis physiquement... Mon travail, c’est le soin du corps. Ce sont les clients qui me renvoient à une image de moi que je refuse.

A l’étage du dessus, il y a une prostituée. Pendant un temps, on s’est bien entendues ; elle m’envoyait des hommes pour des massages, moi je lui envoyais ceux qui voulaient autre chose. C’est d’ailleurs la preuve que je ne suis pas prostituée... Je tiens à dire que la prostituée a des relations sexuelles, et pas la masseuse ! Pour moi, la différence est grande. Je me bats pour ne pas être prostituée et c’est comme ça que je suis considérée. C’est très dur à vivre.

Il y a de plus en plus de problèmes. J’ai démarré chez moi en utilisant ma chambre ; après j’ai loué un appartement avec un bail commercial. Comme métier, j’ai mis "relaxologue". Puis les problèmes ont commencé. Un type au dessus nous a repérées, la prostituée et moi. Il nous met des mots sous la porte, il ferme la porte de la rue à clé pour empêcher les clients d’entrer. Je ne lui fais aucun tort, je suis discrète, je fais les choses en ordre, je paye mes charges, les urssaf, la vieillesse et le reste.

A la fin de l’année, j’arrête. Ma fille va commencer à travailler, elle va m’aider. Je vais me remettre au RMI.

Mais à 52 ans, on va m’embaucher où ? J’ai envoyé des CV dans la restauration collective. J’ai 14 ans d’expérience dans ce secteur. Mais on m’a fait passer un test. Ce que j’aurais parfaitement su faire dans une cuisine, je n’ai pas su l’expliquer par écrit. J’ai eu honte. Que voulez-vous que je fasse à 52 ans, sans diplôme, sans rien ?

Je ne me sens pas protégée, par personne... J’ai la haine des mecs. J’ai toujours été autonome mais j’aurais besoin de sentir que quelqu’un est là. Ce que je voudrais, c’est un homme qui me dise : laisse tomber tout ça. Mais si je rencontrais un homme qui va voir des prostituées, ça me serait insupportable. Je le virerais, je ne pourrais pas.

Personne ne comprend, surtout pas les flics. Ils mettent tout le monde dans le même panier. [Alicia a été victime d’escroquerie] Pour mon histoire d’escroc, je suis allée à la police. J’ai dit que je faisais des massages. Ils m’ont humiliée, ils n’ont fait aucune différence avec une prostituée. Pour la chambre de commerce, on est masseuse indépendante et pour la police on est une pute. J’ai horreur de ce mot, pute. C’est terrible, ce qu’il est lourd à porter...

P.-S.

Publié dans Prostitution et Société, Numéro 145 / avril - juin 2004.


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