dernière mise à jour ¬ 20/07/17 | jeudi 20 juillet 2017 | je m'abonne | sommaires

Beckie : "elle m’a laissée dans la rue avec d’autres Nigérianes"

avril 2017

avril 2017, par Delegation des Hauts de France

En portant plainte contre sa « mama », Beckie a fourni à la police des éléments qui ont contribué à l’arrestation de plusieurs personnes pour proxénétisme aggravé, traite des êtres humains en bande organisée, association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes ou de délits.
Elle a confié son histoire à la délégation du Mouvement du Nid chargée de son accompagnement ; une autre version que celle qu’elle avait d’abord présentée dans un récit « clé en main » vendu par le réseau ; réseau qui agissait à la fois en Italie, en Allemagne, en Belgique et en France.

Tous les prénoms ont été changés et les lieux ne sont pas cités, pour des raisons de sécurité.

Je suis née en 1988 à Benin City, dans l’état d’Edo. J’ai trois frères et deux sœurs. Il est de tradition à Bénin city et dans ma famille que les garçons soient circoncis et les filles excisées. Je l’ai été tout bébé.
Je suis allée à l’école jusqu’au baccalauréat mais je ne l’ai pas eu. J’ai donc suivi une formation de coiffeuse.
Je tiens à le dire, je regrette d’avoir menti en racontant mon premier récit de vie. J’ai été forcée de le faire par Gloria, ma proxénète. Elle m’a fait payer cette fausse histoire 200 euros. Je n’avais pas le choix, ma famille prenait cette personne pour quelqu’un de bien, nous avions des amis communs et elle parlait le même dialecte. Elle, elle était partie en Europe.

A partir de 2011, elle contactait régulièrement mes parents et elle m’appelait pour prendre de mes nouvelles ; elle me faisait des compliments, me disait que j’étais belle et intelligente, et qu’elle m’aimait bien. Un jour, elle m’a demandé si je voulais la rejoindre en Europe. J’ai dit non parce que je n’y avais pas de famille. Alors elle m’a appelée de plus en plus souvent jusqu’à semer le trouble. Mes parents me disaient que je pouvais partir si j’en avais envie.

J’ai donc demandé à Gloria si je pourrais trouver en Europe un travail de coiffeuse. Elle m’a répondu qu’il n’y avait aucun problème. J’ai donc décidé d’aller la rejoindre. Bien entendu, elle m’avait menti. Elle a donc commencé à préparer le voyage pour moi en me disant qu’elle s’occupait de tout et qu’elle allait m’aider dans mes démarches.

Quelques jours après, j’ai été contactée par son père qui m’a demandé de le rejoindre à Benin City au bureau de l’immigration. En fait, je sais maintenant qu’il connaît bien ce service et qu’il a la possibilité d’obtenir des passeports en changeant les noms. J’y suis donc allée, on a pris mes empreintes et on m’a prise en photo. J’ai appris quelques jours après par un coup de téléphone de Gloria que mon passeport était prêt et que je devais désormais utiliser le nom de Christy. Le père de Gloria voulait aussi changer ma date de naissance mais j’ai refusé. En juin 2011, elle m’a demandé de me rendre à Lagos pour rencontrer la personne qui allait me remettre passeport, visa et billet d’avion pour la France. J’ai donc rencontré dans un fast-food un Nigérian qui parlait un peu le Français parce qu’il voyageait souvent en France. C’est Gloria qui me pilotait par téléphone pour que je le reconnaisse.

C’était la première fois que je prenais l’avion

Je suis donc partie de Lagos. Seule. C’était la première fois que je prenais l’avion. Je ne sais pas dire dans quel aéroport nous avons atterri mais ce n’était pas Paris. J’ai appelé Gloria qui est venue me chercher en train. J’ai attendu au moins trois heures. Je ne l’avais encore jamais vue, nous nous sommes retrouvées en nous guidant par téléphone.

Nous avons pris le train ensemble et nous sommes arrivées dans une grande ville. Elle m’a conduite dans son appartement. Chez elle, il y avait déjà deux nigérianes, des copines m’a-t-elle dit. J’attendais qu’elle me fournisse le boulot promis mais elle m’a d’abord aidée à faire les démarches pour obtenir les papiers me permettant de rester en France. Elle m’a conduite à la Croix Rouge et a inventé mon histoire en l’écrivant sur un papier pour la présenter à la préfecture. Elle m’a dit que pour ça je lui devais 200 euros et que je les paierais quand j’aurais un travail. Je suis restée trois mois chez elle. Elle m’installait devant la télé à regarder des films toute la journée et m’interdisait de sortir ; quand elle quittait la maison, elle m’enfermait à clé. Très vite, elle m’a repris les papiers que j’avais. Elle me surveillait tout le temps et m’ordonnait de ne parler à personne. J’ai commencé à avoir peur d’elle parce qu’elle me menaçait et me frappait ; elle avait très peur de la police. Pour les formalités administratives, elle m’accompagnait à proximité des services mais me laissait y aller seule : Croix Rouge pour l’adresse, préfecture pour la demande d’asile, Pôle Emploi pour l’ATA1. Elle gardait l’argent que je touchais, environ 300 euros par mois. Plus tard, la première fois que je suis allée à la permanence du Mouvement du Nid, elle m’a accompagnée à la gare, a parlé avec des jeunes femmes noires, m’a dit d’aller avec elles et elle m’a attendue dans la rue.

Un jour, en décembre, elle m’a dit que je devais la rembourser pour les frais engagés pour me faire venir en France. Je lui ai répondu que j’attendais le travail de coiffeuse qu’elle m’avait promis. Tout à coup, elle a changé de discours et m’a dit qu’il n’avait jamais été question de m’amener en Europe gratuitement. Elle a commencé à m’insulter et à me frapper.

Je n’avais personne, je ne connaissais qu’elle

Peu de temps avant Noël, elle m’a emmenée à un endroit en me disant que là je pourrais trouver l’argent que je lui devais. J’ai vu des Nigérianes en mini jupe… J’ai commencé à pleurer, parce que je n’avais personne, aucune famille, aucun ami. Je ne connaissais qu’elle.

C’est poussée par elle que j’ai commencé la prostitution. Je ne l’avais jamais fait. Elle m’a laissée dans la rue avec d’autres Nigérianes ; elle leur a dit de me surveiller, elle m’a expliqué comment je devais faire pour avoir des relations sexuelles avec les clients et elle m’a donné les tarifs : 30 euros pour la fellation, 40 pour l’amour. Je suis restée sur le trottoir jusqu’au lendemain matin. Pendant deux semaines, je n’ai rien gagné, je n’ai fait que pleurer. J’étais complètement perdue. Là, elle m’a dit que si je continuais à rentrer sans argent, elle me mettrait dehors.

Petit à petit, elle m’a laissée un peu plus libre d’aller et venir. Quand je rentrais, elle fouillait mon sac et prenait tout l’argent. La première année, je lui ai rapporté autour de 1000 euros par mois. Elle m’avait dit que je devais rembourser les frais engagés pour ma venue en France mais elle ne m’avait pas donné le montant. Elle m’avait désigné une place sur le trottoir que je n’avais pas le droit de quitter ; si je ne ramenais pas assez d’argent, elle me menaçait et elle disait qu’il arriverait malheur à ma famille. Elle avait donné ma photo au marabout qu’on appelle « native doctor » au Nigéria ; en prononçant mon vrai nom, il pouvait me jeter des sorts. De même, la famille de Gloria pouvait convoquer la mienne devant le marabout pour lui faire peur et ainsi m’obliger à payer ce que je devais.

Au début, je vivais seule chez elle. Quelques mois plus tard, une autre fille nigériane est venue vivre avec nous. Elle se faisait appeler Jessica, mais son vrai nom est Molly. Je suis presque sûre que Gloria l’a fait venir du Nigéria pour la livrer à la prostitution. Quand elle est arrivée, Gloria m’a demandé de partir dans les deux semaines. C’est en discutant avec d’autres Nigérianes, prostituées comme moi, que j’ai pu trouver un autre logement. Elle trouvait que je ne gagnais pas assez dans la rue. Lorsque je suis partie de chez elle, j’avais beaucoup de blessures ; elle me frappait beaucoup. C’est même Jessica qui nous séparait lorsqu’elle me tapait dessus.

J’ai vraiment arrêté au Printemps 2013

Je suis partie vivre avec une fille nigériane, pas très loin de chez Gloria. Je devais continuer à lui remettre de l’argent et pour ça nous nous rencontrions dans un magasin. J’ai du lui remettre encore 3000 euros après être partie de chez elle. Et puis j’ai arrêté. Alors elle m’a menacée. J’ai continué à lui en donner un peu, une fois 500 €, une fois 300. J’ai vraiment arrêté au printemps 2013.

Là, quand j’ai voulu aller à ma place dans la rue, plusieurs nigérianes m’ont frappée pour que je m’en aille. J’en suis sortie avec des blessures. Elles savaient que je ne voulais plus payer ma mama et en plus, il y avait de plus en plus de femmes nigérianes sur le trottoir et plus assez de place.

J’ai donc décidé d’arrêter de payer et je suis allée porter plainte à la police, accompagnée d’un travailleur social. Mais la police n’a rien voulu enregistrer. Quand Gloria a su que j’étais allée à la police, elle a réalisé qu’elle était en danger. Elle m’a tellement battue que je me suis prise en photo pour avoir des preuves ; et j’ai eu des témoins. Après, elle a disparu. Je ne sais pas où elle est.

Peu de temps après, je me suis enfuie de la rue où je me prostituais. Je me suis réfugiée chez une amie, mariée à un homme blanc. Elle m’avait vue pleurer dans la rue, elle parle le même dialecte que moi et nous nous sommes liées d’amitié. Là, je me suis aperçue que j’étais enceinte. J’ai pourtant toujours eu des rapports protégés avec les clients. Je n’ai rien dit à personne et je suis allée à l’hôpital me faire avorter.

Maintenant, je suis domiciliée au Mouvement du Nid qui m’a proposé de rejoindre un lieu sécurisé, ce que j’ai accepté. Pour l’instant, je suis en situation irrégulière. Je demande à être protégée en France parce que ma vie est en danger. Je vous en serai reconnaissante2.

Recueilli par la délégation du Mouvement du Nid des Hauts de France

Le récit de vie dans le parcours des personnes prostituées

Le récit de Beckie diffère légèrement, dans son style, des témoignages que nous publions habituellement. C’est parce que c’est un « récit de vie » et non pas un entretien sur le vif. Ce récit de vie est le fruit d’un long travail en commun entre la personne rencontrée et la délégation du Mouvement du Nid qui la reçoit, en prenant pour base le récit qu’elle avait d’abord fourni à l’OFPRA dans le cadre de sa demande d’asile. Toutes les délégations du Mouvement du Nid recueillent ainsi ces « récits de vie » les co-écrits, qui peuvent servir pour les démarches et qui permettent souvent à la personne elle-même de « remettre en ordre son histoire ».


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