dernière mise à jour ¬ 25/07/19 | jeudi 25 juillet 2019 | je m'abonne | sommaires

Témoignage de Danielle, en parcours de sortie

"Aujourd’hui, je marche la tête haute"

janvier 2019, par Claudine Legardinier

Après avoir vécu dans la terreur, Danielle a quitté le Congo pour la France en 2012. Seule, sans ressources, elle y a subi la double peine en se retrouvant condamnée à une prostitution de survie. Si elle a pu sortir du cauchemar, c’est grâce au parcours de sortie accordé par le préfet. Aujourd’hui, elle montre une volonté farouche et dit son bonheur à l’idée de retrouver le métier d’infirmière qu’elle a exercé dans son pays. A lui seul, son témoignage suffirait à justifier la mise en place des Parcours prévus par une loi que ses adversaires s’acharnent pourtant actuellement à détruire.

Je suis née en 1978 au Congo. Nous sommes cinq enfants, j’ai un frère et trois sœurs. En 1998, quand il y a eu la guerre, nous avons fui dans le village de mon père. Là bas, j’ai rencontré un pasteur, un homme politique influent opposé au président et complètement corrompu ; il dirigeait des milices et était considéré comme un demi dieu. Il était guérisseur, à la tête d’une sorte de secte, et il répandait la terreur. Il enlevait des femmes en envoyant ses troupes, les séquestrait et en faisait ce qu’il voulait. Il en avait partout. J’ai été enlevée. Là où j’étais retenue, nous étions une bonne vingtaine. Finalement, j’ai réussi à m’échapper grâce à l’aide d’un de ses miliciens, un homme avec qui j’avais grandi.

Mais alors les miliciens ont commencé à menacer ma famille. Et le pasteur n’a jamais lâché. En 2009, dix ans après, il est revenu dans notre quartier, où nous nous étions réinstallés entre temps, et a dit à mon père qu’il voulait m’épouser ! Comme mon père a refusé, le pasteur2 a exigé le remboursement de mes « dettes », l’argent qu’il avait dépensé pour moi. Mon père a tenu bon. Mais notre maison a brûlé.

Pour échapper à ce mariage, je me suis enfuie. Je me suis réfugiée à Pointe Noire. De là, j’ai pris l’avion pour la France avec un visa touristique grâce à l’argent que m’avait donné mon père. Je me disais qu’en France je n’aurais plus peur, ni pour ma petite sœur ni pour ma fille que je laissais là-bas. Je pensais que même sans papiers je me débrouillerais. Ce n’est pas comme dans mon pays où tout peut arriver ; les disparitions par exemple. Ce n’est pas une démocratie.


Sans papiers et sans droits

En France, j’ai fait une demande d’asile en 2012. Au bout d’un mois, j’ai pu avoir une place en hébergement d’urgence. J’ai attendu un an et j’ai été déboutée. Là, je n’avais plus aucun droit, plus rien.

Quand j’ai été déboutée, j’ai du quitter le Centre d’Accueil pour les demandeurs d’asile. Je suis allée habiter chez un cousin et j’ai fait la connaissance d’un monsieur de la région. Au début, tout allait bien. Puis ma maman est décédée d’un cancer au Congo. Je ne pouvais pas y aller puisque je n’avais pas de papiers. C’est là qu’a commencé mon calvaire. En 2014, j’ai fait une dépression et cet homme m’a proposé d’habiter chez lui. Alors, il a changé du tout au tout. J’ai eu droit aux viols, aux insultes, aux humiliations devant ses amis, devant son fils. Je pleurais à cause de maman, c’était l’enfer. En trois mois passés chez lui, j’ai vécu des violences continuelles et j’ai perdu 8 kilos. Je n’avais nulle part où aller parce que je ne parlais plus à mon cousin qui m’avait hébergée. Je ne faisais que pleurer. A l’époque, je ne savais pas que je pouvais porter plainte même si je n’avais pas de papiers. Je me disais, il va changer parce qu’il y avait des jours où il était plus gentil. Il m’insultait puis il n’avait plus l’air de s’en souvenir et il me demandait ce que j’avais… Un jour la gendarmerie est venue tellement il avait été violent. Un voisin avait du appeler.

Je ne voyais plus aucune solution. J’ai fait une tentative de suicide. Les gendarmes ont appelé le Samu et je me suis retrouvée à l’hôpital puis en clinique psychiatrique. Même à l’hôpital, il m’envoyait des menaces. En fait, j’ai appris que je n’étais pas la seule ; il maltraitait les femmes. Je suis sortie et heureusement je ne l’ai jamais revu.

Ensuite, j’ai passé deux nuits dans un foyer d’urgence. Dans le service psychiatrie, je m’étais fait voler mes affaires, une valise et des sacs poubelle. J’ai rencontré un compatriote à la Croix Rouge qui m’a proposé une chambre à louer. J’ai dormi chez lui. Il m’a emmenée voir la propriétaire qui m’a demandé une caution et un loyer de 200 € par mois. Elle sous-louait son appartement à une autre femme. Il m’a prêté les 200 €. Mais comment faire pour le rembourser ? J’avais prévu de faire des ménages, j’en avais déjà fait occasionnellement. J’ai trouvé une personne qui m’a demandé de venir faire des heures.

Et le cauchemar a recommencé. Ce jeune homme comme ma propriétaire connaissaient ma situation. Il y a sûrement un lien avec le fait que la femme qui sous-louait avec moi m’a proposé de gagner ma vie dans la prostitution. Elle-même avait des papiers espagnols et était venue en France pour se prostituer. Elle mettait des annonces sur Internet et les hommes m’appelaient. C’est comme ça que j’ai commencé. Avec les ménages, je gagnais 9 €, avec les clients 50, voire plus. J’ai arrêté les ménages. C’était au début 2015.

Les clients… on ne fait que les attendre

Je me souviens du premier client. Comment j’ai tremblé. Quand il a appelé et qu’il a dit « je suis en bas »… c’était terrible. Je ne voulais pas qu’il me touche. Après, j’ai arrêté une semaine. Je pensais à ma mère, à ce qu’elle aurait pensé de moi. Et puis j’ai recommencé, il fallait bien que je paye mon loyer et le bus pour mes déplacements.

Les clients, j’ai appris à leur faire croire que tout allait bien et que j’aimais ça. Quand ils étaient partis, je pleurais. Je suis chrétienne et j’avais terriblement honte. Je me sentais souillée. Je me lavais à la béthadine. J’avais l’impression que ce n’était pas moi. C’était insupportable. Je pouvais rester quatre à cinq heures sans pouvoir m’endormir, je fuyais les gens de peur qu’ils me demandent ce que je faisais. Je vivais enfermée. A tous les niveaux. On ne sait jamais à quel moment le client va appeler. Si on est dans la rue, comment répondre à ce genre d’appel ? Il vaut mieux rester chez soi. Si on part se balader, on perd ses clients. Or, j’avais mon loyer à payer et j’envoyais de l’argent à ma fille. L’argent, je n’en ai jamais rien fait d’intéressant.

Il y a aussi ces types qui appellent et qui ne viennent pas. Les faux rendez-vous. C’est dur de vivre en ne sachant jamais à quel moment ils vont venir. N’importe quand, le jour, la nuit… Il n’y a pas de dimanche, on est leur esclave. Ils disent « j’arrive dans dix minutes ». On ne fait que les attendre. Parfois, ils disent « tu ne me plais pas » ou « ce n’est pas toi sur la photo ». Il y a aussi la peur. Un jour, un homme m’a appelée et ils sont arrivés à deux. Un autre, un habitué, a voulu une fois se jeter par la fenêtre. Il y a des fous, des malades. Des types qui refusent les préservatifs, d’autres qui proposent de la drogue. On peut devenir dingue.

Il faut faire attention à tout. Etre vigilante tout le temps. Montrer qu’on est forte. Faire semblant de ne pas être seule. Deux fois, le préservatif s’est déchiré, j’étais terrorisée.

J’ai donc vécu trois ans sans sortir de chez moi, sauf pour faire des courses. Sans relations sociales. Mais j’ai été forte. Je n’ai pas fumé, je n’ai pas pris de drogue, juste de l’alcool quand je me retrouvais seule. Je pleurais, je buvais. Ma force, c’était ma famille, ma fille. Mon petit frère m’appelait, ça me donnait du courage.

Moi qui avais été infirmière dans mon pays, je mourais de honte d’être devenue prostituée. Dans la prostitution, tu n’es rien. Un objet, c’est tout. Depuis toute petite, j’avais voulu être infirmière. J’avais fait trois ans de formation. Pour arriver à ça ! Je me demande ce que je serais devenue si cette vie avait continué. La femme avec qui je louais l’appartement m’avait proposé d’aller en Suisse et même de prendre les papiers d’une autre personne…

J’étais arrivée au bout, j’avais l’impression que j’allais mourir. J’ai cherché sur Internet comment arrêter tout ça. Je voulais en sortir et travailler comme tout le monde au lieu d’attendre toute la journée. J’ai appelé le Mouvement du Nid à Paris et on m’a orientée sur la délégation de ma région.

Une issue possible

En octobre 2015, la délégation, enfin Marie3, m’a donné un rendez-vous. Rien que pouvoir lui parler m’a redonné du courage. Dès le premier jour, je me suis confiée. Raconter, c’est très important. Ce rendez-vous avec la salariée du Mouvement du Nid a été essentiel. Je continuais la prostitution, je n’avais pas le choix, mais pour la première fois j’avais l’espoir d’arriver à en sortir et faire autre chose.

Marie m’a conseillée et appuyée pour lancer des démarches. Nous avons donc fait une demande de titre de séjour à la préfecture. Je n’étais pas victime d’un réseau de traite, non seulement ma demande a été rejetée mais j’ai reçu une OQTF, obligation de quitter le territoire. Nous avons pris une avocate pour casser la procédure mais le recours n’a pas abouti. Là, j’ai vécu une période terrible : avec les clients, il fallait faire très attention, que rien n’arrive qui me fasse repérer. Je passais mes nuits à regarder le plafond sans pouvoir dormir.

Nous avons aussi fait une demande d’Aide Médicale (AME). J’étais tout le temps angoissée, je mangeais, je prenais du poids. En décembre 2015, avec le bureau d’aide aux victimes, nous avons également déposé une plainte pour violences conjugales et viol aggravé. La réponse, je l’ai eue en juin 2018 ! Classée sans suite4. Au bout de trois ans… Mais je ne vais pas lâcher. Je suis décidée à aller jusqu’au bout.

Et puis est venu le temps de la résurrection. Je ne vois pas d’autre mot. Marie m’a parlé de la nouvelle loi, elle m’a expliqué ce qu’étaient les Parcours de Sortie de Prostitution (PSP). Tout de suite, j’ai été motivée. Pour moi, c’était vital. La prostitution, ce n’était pas ma vie, ce n’était pas moi. Faire le dossier a été un énorme stress, encore un. Tous les jours, je regardais les infos sur les PSP sur Internet. Je voyais s’afficher « Vous avez regardé cette page 25 fois »… Après la réunion de la Commission départementale où a été présenté mon dossier en décembre 2017, Marie m’a dit que tous les avis avaient été favorables. Mais il fallait attendre la lettre du préfet. Après a commencé l’attente : les jours où j’étais pleine d’espoir, ceux où l’idée que le dossier soit refusé me remplissait d’horreur. Il s’est passé un mois et demi entre la commission et la réponse. Mais j’ai arrêté la prostitution tout de suite. Mon frère qui était venu pour les fêtes m’a apporté 2.800 €, ce qui m’a permis de ne plus recevoir de clients.

Et puis il y a eu le coup de fil et je suis allée retirer le courrier dans l’association où j’étais domiciliée. C’est bon ! J’étais tellement heureuse ! Mais je n’ai pas pu montrer le papier à mon frère parce qu’il portait la mention « sortie de prostitution ».

Je peux à nouveau dormir

J’ai signé mon autorisation provisoire de séjour (APS) de six mois en février 2018 et mon contrat de travail début avril. J’ai accès à l’AFIS, aide financière à l’insertion sociale et professionnelle5, et je fais du tri de vêtements dans un chantier d’insertion, de l’étiquetage, du rangement, en attendant de commencer une formation d’aide soignante, le métier que j’aime tant. Je vais retrouver ma blouse blanche ! Pour ça, il faut que je passe un concours ; je vais m’y donner corps et âme, travailler nuit et jour s’il le faut.

Aujourd’hui, je marche la tête haute. Je peux à nouveau dormir ! J’ai un logement temporaire, un studio calme géré par une association. J’ai quitté l’appartement où des hommes venaient encore sonner. C’est terminé ! Le soir, je prends ma douche, je mange et je m’endors. Au boulot, je dégage une énergie folle. Cette chance, je l’ai attendue trois ans. Je me sens utile. Celle qui travaille là, c’est moi. C’est la vraie vie. Ce n’est pas d’attendre des fous, des malades, des mythos toute la journée.

Moralement, physiquement, je reprends des forces. Petit à petit, je commence à oublier. Maintenant, je voudrais aussi écrire un livre, témoigner. Quand j’entends des prostituées dirent qu’elles aiment ça, je ne les crois pas une seule seconde. On peut rêver d’être prof ou infirmière, pas prostituée.

Maintenant, j’attends d’avoir le renouvellement de mon Parcours au bout de six mois. Sans cette chance, je ne veux même pas imaginer ce qui se passerait. Mais j’ai bon espoir.


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