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Paule : Ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres !

janvier 2003, par Claudine Legardinier

Paule a commencé à se prostituer à 20 ans. Plusieurs années après, elle a pu arrêter.
Mais à quel prix... Histoire d’une vie.

J’ai commencé il y a vingt ans, dans un bar cher, avec une clientèle de médecins, de profs, mais aussi de curés en soutane et un homme politique connu. J’ai aussi travaillé dans un bar montant, avec Monsieur Tout-le-Monde : des commerçants, des agriculteurs... C’était en Belgique, les clients pouvaient monter pour une bouteille. Dans les bars, je voyais 95 % d’hommes mariés.

Quand je pense que les femmes mariées disent qu’il faut des prostituées pour les hommes seuls et les handicapés ! Ce sont des clichés à abattre. Au fond, elles savent très bien que ce sont leurs maris qui viennent.

C’est comme les clichés sur la prostitution qui éviteraient les viols. Ce sont encore les femmes mariées qui pensent cela. Ce qui excite un violeur, c’est une femme qui crie, qui refuse.

Après les bars, j’ai travaillé chez moi, à domicile. Les clients m’ont suivie. Ce que je voulais, c’était en faire des habitués. Je vivais dans une résidence avec un concierge. ll fallait que ce soit discret. Je n’étais pas trop exigeante, je travaillais juste pour assurer un petit salaire, pour m’acheter des fringues et payer l’électricité, le loyer et le téléphone. Je ne buvais pas, j’étais normale. Je voyais beaucoup d’hommes âgés, à partir de 55 ans. lis sont plus discrets, il n’y a pas de tapage. Je préférais gagner peu mais ne pas prendre de risques.

Parfois je mettais une annonce, style annonce de rencontre, et je faisais le tri. Je répondais en fonction de la voix, de l’écriture. Je les faisais venir et là, je leur annonçais que je me faisais rémunérer. Les trois-quarts disaient OK, alors que, sur leur lettre, c’était bon chic bon genre... Il est arrivé que certains disent non. J’étais vexée, mais ils m’inspiraient plus de respect.

J’ai fait ça chez moi pendant vingt ans. Les clients me disaient qu’il y avait beaucoup de femmes qui faisaient ça en appartement ; des étudiantes par exemple.
Les clients, il y en a qui sont venus me voir régulièrement pendant dix ou quinze ans. Une fois par mois, ou tous les quinze jours. Je crois que c’ était parce que j’étais gaie, je riais tout le temps et je ne parlais pas de moi. Je savais que ça ne pouvait pas les intéresser.

Les clients, par contre, racontent beaucoup leur vie familiale. Certains n’ont jamais de rapports avec leur femme, ils ne s’entendent plus. Il y en a qui préfèrent une prostituée à une maîtresse, d’autres - il y en a beaucoup - qui disent qu’ils aiment leur femme, mais que sexuellement ça ne va plus. J’avais aussi, parmi mes clients, un homme qui vouait une véritable haine à sa femme. Son histoire me fascinait. Ils avaient quarante-cinq ans de mariage, un fils de 35 ans et iil prétendait qu’ils restaient ensemble à cause de lui ! Ils dormaient dans le même lit, avec une marque au stylo sur le drap afin que ni l’un ni l’autre ne mette sa peau là où l’autre mettait la sienne.

Je ne voyais que l’argent. On sait parfaitement que ces hommes ne nous feraient pas entrer dans leur vie. Pour eux, on est la prostituée. Ils nous rejettent s’ils nous voient dans la rue. C’est quelque chose que l’on vit tristement.

J’ai toujours trouvé bizarre que des hommes payent pour ça. J’ai vu de beaux garçons, des jeunes, je n’ai jamais compris. Mais je ne leur ai pas posé la question pour ne pas les mettre mal à l’aise. Tactique commerciale. Ce que je voulais, c’était qu’ils reviennent. En même temps, j’étais contente quand ils partaient. Et ça me pesait quand ils prenaient rendez-vous...

Certains clients me parlaient après. D’autres partaient comme des voleurs, en se disant qu’ils ne reviendraient jamais ; et puis ils revenaient toujours. Il y en avait un qui me demandait ce que je pensais de lui. Je ne disais rien de mal. Pour le garder. Si je lui avais dit ce que je pensais, je l’aurais rabaissé.

Quand un homme me plaisait, ça me faisait peur. Il y en avait un, un beau gars, je lui avais plu. ll ne voulait pas monter. Alors j’ai joué la froide. Je paniquais si l’un prenait 
son temps, s’il avait l’air de vouloir mettre du sentiment. Tous sont restés des clients. Rien de plus. Avoir une relation amoureuse avec un homme qui m’aurait payée auparavant, je n’aurais jamais pu. J’aurais pensé qu’il allait en payer d’autres.

Certains pensent qu’on est des bêtes de sexe. En réalité, les hommes, on ne les touche même pas. L’odeur, la peau : j’occultais tout pour ne voir que l’argent. Je mettais des barrières pour ne pas voir, ne pas sentir. Leurs dents, leur transpiration, leur haleine. Je posais à peine le bout de mes doigts sur les épaules.

C’est fou ! On simule et certains sont persuadés qu’ils nous donnent du plaisir. Ils ne connaissent rien aux femmes, rien au corps des femmes. Souvent, je mettais des films pornos pour que ça aille plus vite. Je créais une ambiance sombre, genre bar. Mais c’était surtout pour ne pas les voir, pour ne pas voir leur regard.

Ces hommes, ils mentaient. Et moi aussi je mentais. Toujours le sourire. Jamais je ne leur aurais confié mes problèmes. Tout ça, c’est vraiment un marché de voleurs.
Comme je riais tout le temps et que je ne montrais pas mes problèmes, certains me disaient : Tu es heureuse, toi, tu as de la chance. Ceux que je connaissais bien, je leur disais qu’ils étaient culottés ! Je les remettais à leur place. Je leur expliquais que ce que je faisais, c’était de la survie.

En tout cas, je n’ai janmais rien bu. Jamais rien pris. Jamais je ne me suis laissée frapper. Je ne me serais pas abîmée pour eux. Mon problème, c’était cet appartement. Je me suis enfermée dans une prison. Je ne voyais plus comment en sortir. Vers la fin, je mettais de plus en plus d’annonces pour trouver le sauveur. Celui qui allait me tirer de là. Souvent, je me demandais comment faire pour sortir de cette situation.

On m’ aurait offert un bon boulot, évidemment je l’aurais pris. Même pour moins que ce que je gagnais. Mais je n’avais pas de CV, pas d’expérience professionnelle. Rien. Ce n’est pas un métier. Ça ne peut pas devenir un métier. En plus, on est toujours rattrapé par le passé. On a peur que quelqu’un nous présente des gens - on ne peut rien dire sur sa propre vie -, ou peur de rencontrer d’anciens clients. On est exclu de la société. Quand je pense à ces prosti- tuées qui viennent nous dire à la télé que c’est un métier comme un autre !

Pour les gens, la prostituée n’ a pas de cerveau. On nous prend pour des pauvres filles et on rit sous cape. Et ce qui me dégoûte, c’est tous ces gens qui sont pour la prostitution à condition que ce soit pour les autres !

Quand on est invité quelque part, on vous demande, Et vous, vous êtes dans quoi ?. Ça, c’est affreux. Qu’est-ce qu’on peut répondre ? Qu’on est au chômage. La conversation s’arrête là. n ya une banière : on ne peut rien dire de plus. Les gens sentent bien qu’il y a quelque chose.

Une jeune qui me dirait qu’elle veut faire ça, je lui dirais jamais !. C’est du gâchis ; un barrage dans plein de domaines : social, professionnel. Les jeunes, il faut les préserver, leur faire peur, même. Je me souviens qu’unjour une serveuse de bar m’avait dit ne faites pas ça. Je n ’ai jamais oubliée. Elle a été assassinée dans un bar en Belgique.

J’attends toujours l’homme de ma vie. Mais je serai prudente. Les hommes sont faux, ils sont fourbes, ce sont des menteurs. Si je tombais amoureuse d’un homme, je n’aurais pas confiance. Les femmes mariées ont tort d’avoir confiance. Franchement, est-ce qu’un homme peut avoir une relation amoureuse avec une femme pendant plus de cinq ans ?

Maintenant, j’ai l’APL et je fais des ménages. J’ai des souvenirs d’enfance. On squattait un grenier, on était pauvres. Je n’avais pas de père et ma mère avait des amants. Dans ces moments-là, elle m’emmenait chez un voisin. J’ai des flashs, je me souviens d’attouchements. À l’école, je ne faisais rien. J’avais une vie turbulente,
j’étais malfaisante, une espèce de cas social, alors que mes soeurs étaient complètement différentes. L’une a le même mari depuis 25 ans, l’autre depuis 30. Je sais que j’ai été l’enjeu de quelque chose, mais on ne parlait pas de tout ça à l’époque. Ces souvenirs ne me sont revenus que depuis une dizaine d’années. J’en veux à ma mère. Je pense que c’est à cause d’elle que j’en suis arrivée là.

Maintenant, je me dis que je ne l’aime pas. Quand j’ai commencé à travailler comme entraîneuse, j’avais 20 ans. Je donnais mon salaire à ma mère et j ’étais fière, comme une idiote. J’aurais une fille qui fait ça, je ne la mettrais pas dehors mais je lui ferais un de ces lavages de cerveau ! Tout pour qu’elle arrête.

Finalement, c’est mon concierge qui m’a dénoncée aux voisins. Au bout du compte, ce sont nos ennemis qui nous font avancer. Je crois que c’est le dalaï-lama qui dit ça. Parce que depuis que j’ai arrêté, je suis libérée. Maintenant, si on me pose des questions, je dis que j’ai eu un ami et qu’il est décédé. C’est un peu vrai. J’en avais un qui m’aidait financièrement et qui me permettait de faire moins de clients. Il savait, il acceptait. ll n’en parlait jamais. Les gens croyaient que j ’étais entretenue. Mais entretenue, ça passe toujours mieux que prostituée.

P.-S.

Ce témoignage a été publié dans notre revue trimestrielle, Prostitution et Société, numéro 140, janvier - mars 2003. Pour vous abonner et nous soutenir, c’est ici !


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